Middle East Watch

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Israël dans le contexte du "clash des civilisations"

vendredi 25 ذو القعدة 1427, par Michel Warschawski

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L’Etat d’Israël est le produit d’un mouvement politique, le sionisme, qui visait à offrir une solution à la "question juive" - c’est-à-dire à l’émergence de l’antisémitisme moderne en Europe à la fin du 19è siècle.

"La question palestinienne" est le résultat direct du choix unilatéral de résoudre la question juive par la création d’un Etat juif en Palestine, sans prendre en compte l’existence et les droits de la population autochtone.

Un mouvement colonial pour un Etat ethnique

Le sionisme est une idéologie et un mouvement politique qui est doublement le produit de son temps, la fin du 19ème siècle et le début du 20ème :

 quant à son objectif : une conception ethnique de la normalité politique et l’aspiration à créer un Etat ethnique ;
 quant aux moyens pour atteindre cet objectif : la colonisation.

De ce point de vue, il serait totalement erroné de chercher les racines du sionisme dans la religion juive ou dans l’expérience juive : le sionisme est enraciné dans l’histoire politique et la philosophie moderne européenne. La religion n’a fait que procurer quelques justifications et récits à une idéologie nationaliste moderne et à un mouvement colonial.

Comme tout autre mouvement colonial, le sionisme est, dans sa nature même, unilatéral : le sort et les droits des autochtones n’ont aucune importance dans la réalisation du projet colonial. En tant que projet visant à la création d’un Etat juif - dans le sens démographique du concept, c’est-à-dire composé, autant que possible seulement de juifs - le sionisme combine des dimensions de nettoyage ethnique et d’apartheid.

Un courant marginal

Quand le sionisme a émergé dans les communautés juives d’Europe centrale et orientale, il était un phénomène marginal et le resta jusqu’en 1933. La grande majorité des juifs européens étaient soit religieux soit socialistes. Dans les deux cas, ils étaient ouvertement opposés au sionisme.

Pour les juifs religieux, l’idée de créer un mouvement politique pour mettre fin à l’exil était une sorte de blasphème : Dieu nous a expulsés de notre Terre et nous a envoyés en exil comme punition pour nos mauvais comportements ; et Dieu seul nous ramènera sur la Terre sainte. De plus, en tant que mouvement anti-religieux - pour l’essentiel -, le sionisme était perçu par les rabbins comme une menace potentielle pour leur hégémonie, en particulier les composantes socialistes.

Quant aux divers mouvements socialistes au tournant du siècle, ils étaient (à l’exception du Poalei-Zion-de-Gauche, groupusculaire) opposés au sionisme considéré soit comme un courant bourgeois, ou comme une “idéologie dérivative“ et ils soutenaient que la solution à la question juive ne se trouverait que par la démocratisation résultant d’une révolution socialiste victorieuse. Alors que quelques-uns voyaient la solution à la question juive par l’assimilation dans la majorité, d’autres, comme le Bund, la prévoyaient dans l’autonomie culturelle nationale.

En Palestine même, au début de la colonisation sioniste, les pionniers n’étaient pas plus qu’un groupe d’idéalistes lunatiques, une petite minorité parmi les juifs de Palestine très largement opposés à ces intrus qu’ils percevaient comme des sortes de communautés hippies, complètement coupées de la réalité.

La contribution du nazisme

La montée du nazisme en Allemagne, puis la terreur de masse nazie dans toute l’Europe, a fourni la base matérielle de la transformation du sionisme en une option politique pensable, ayant des chances de réussir, réaliste. Cette transformation s’est établie en deux étapes, initialement dans les années 1930 puis après la guerre.

Les lois et pratiques nazies contre les juifs dans les années 1930 ont induit non seulement une immigration juive de masse en Palestine, mais une immigration dotée à la fois d’un haut niveau technologique, scientifique et intellectuel et d’un montant assez élevé de capital à investir dans l’économie et la société juives. Sur le plan à la fois quantitatif et qualitatif, la colonie juive (Yishuv) se transforma d’une communauté utopique en une réalité sociale moderne.

Après la guerre, la masse des réfugiés juifs survivants du génocide nazi a fourni non seulement un réservoir humain pour l’Etat juif en construction, mais aussi un solide argument pour la communauté internationale dans son soutien au projet sioniste d’un Etat juif qui accueillerait les centaines de milliers de survivants que l’Europe n’était pas intéressée à intégrer.

Le sort des Arabes de Palestine et de leurs droits légitimes ne pesa pas lourd dans les calculs cyniques et la mauvaise conscience de la communauté internationale, et ils devinrent les victimes des victimes de l’antisémitisme européen, tout en n’ayant participé d’aucune manière au génocide des juifs d’Europe.

Un mur de séparation

La séparation est au coeur de l’idéologie sioniste. Comme beaucoup de philosophies nationalistes de la fin du 19è siècle, le sionisme identifie normalité avec homogénéité. Une société normale est une société qui a le moins possible de minorités ; un Etat normal est un Etat ethniquement homogène.

C’est pourquoi selon le sionisme, les juifs doivent quitter l’Europe et établir leur Etat, un Etat démographiquement aussi juif que possible. C’est pourquoi un tel Etat - l’Etat d’Israël - ne pouvait être construit que par une guerre de nettoyage ethnique, expulsant la grande majorité des population arabes autochtones. De ce point de vue, bien avant que l’actuel Mur ne soit construit, Israël s’est entouré d’un mur de séparation et d’une série de lois, règles et pratiques dont le but était de conserver la nature juive de l’Etat et de rendre aussi difficile que possible toute forme d’intégration dans l’espace environnant. La définition horriblement raciste d’Ehud Barak - « nous sommes une villa au cœur de la jungle » (sic) - résume cette approche d’Israël comme une île de civilisation devant être protégée contre son environnement barbare.

Cette perception s’intègre dans une conception plus large de la place d’Israël dans le monde et de ses fonctions contre ceux qui sont définis comme barbares.

Un Mur contre les barbares

Depuis sa mise en place, et afin de recevoir le soutien nécessaire des grandes puissances, le sionisme a essayé de vendre à ces dernières le bénéfice de ce qu’un Etat juif pourrait leur apporter. « Un mur pour protéger la civilisation (chrétienne) contre les barbares (musulmans) » promettait Theodore Herzl aux puissances européennes ; Haim Weizman promettait quant à lui à Lord Balfour un client qui défendrait les intérêts britanniques contre les Arabes... et les Français ; « un mur d’acier que les populations natives ne pourraient briser » expliquait Zeev Jobotinsky, l’un des principaux idéologues sionistes des années 1920 ; et Gershom Shoken réadapta cette conception d’un mur dans le contexte de la guerre froide : Israël, comme protection du « monde libre » contre le communisme.

Dans la perception qu’il a de lui-même, l’Etat d’Israël est une extension du camp de la civilisation dans un environnement hostile. Dans presque toute son histoire, ce « camp de la civilisation » fut le « monde libre » conduit par les Etats-Unis d’Amérique contre le « camp communiste » et, dans une moindre mesure, contre le « Tiers-monde » et les mouvements de libération nationale dans le monde entier.

La stratégie des néo-conservateurs

Au milieu des années 1980, avec la chute de l’Union soviétique, une nouvelle stratégie globale fut élaborée pour les Etats-Unis en tant qu’unique super-puissance dans le monde. Cette stratégie était à la recherche d’un nouvel ennemi global et elle identifia cet ennemi comme « le terrorisme international », bientôt devenu synonyme de « terrorisme islamiste ». Les comités d’experts et les centres de recherche qui étaient derrière la mise en œuvre de cette nouvelle stratégie - le courant néo-conservateur - étaient composés de l’aile droite des Républicains étasuniens et des théoriciens et politiciens du Likoud israélien. L’influence des partenaires israéliens était si grande que leurs collègues américains étaient souvent étiquetés comme « les Likoudniks du Parti républicain ».

Parmi les néo-conservateurs, un courant transforma la (très discutable) analyse descriptive de Huntington sur le « clash des civilisations » en une stratégie basée sur une croisade sans fin de la civilisation judéo-chrétienne contre l’islam. Progressivement, les différences s’estompèrent quasi totalement entre la guerre globale préventive et sans fin contre le terrorisme (islamiste) et le clash des civilisations.

Les néo-conservateurs israéliens ont conquis le pouvoir six ans avant leur contrepartie étasunienne avec l’assassinat de Yitshak Rabin qu’ils ont largement provoquée - et ils furent capables de tester la politique et la rhétorique néo-conservatrices avant les conseillers politiques de Georges W. Bush. Les Palestiniens (et les Arabes en général) étaient désignés comme « la terreur », et le conflit israélo-arabe était défini comme une guerre permanente préventive contre la menace islamiste. Israël se percevait lui-même comme la ligne de front dans la défense de la civilisation (judéo-chrétienne) contre le terrorisme (islamiste), la guerre de destruction totale contre le peuple palestinien étant alors une nécessité pour la sauvegarde de la civilisation - et il essayait d’en convaincre le monde.

L’arrivée au pouvoir de l’administration de Bush Jr en 2001 donna pleinement légitimité et soutien à cette stratégie brutale et sanguinaire, spécialement après le 11 septembre. Et ce, jusqu’à ces jours-ci.

Dans cette perspective, de la même façon que la destruction de la Palestine fait partie d’une guerre globale et permanente, le mur qui est construit au cœur de la Cisjordanie n’est pas seulement une séparation entre Israéliens et Palestiniens mais un Mur global entre le « monde civilisé » - c’est-à-dire Israël, l’Europe, l’Amérique du nord - et d’autre part les barbares - les Palestiniens, les Arabes, les musulmans, voire tous les pays du « Tiers monde ».

Néo-antisémitisme, manipulations et réalités

Au début de ce siècle, une puissante campagne médiatique fut propagée en Europe autour de la prétendue montée d’un « néo-antisémitisme » de masse dans toute l’Europe, et en France en particulier par les dirigeants (minoritaires) de l’aile droite pro-israélienne de quelques communautés juives européennes.

Le fait que toutes les recherches menées par des institutions fort connues et respectées ont prouvé que la tendance générale était au contraire la diminution de l’antisémitisme en Europe et en vérité le déclin substantiel des sentiments et comportements anti-juifs n’a pas stoppé cette campagne qui n’était pas intéressée à combattre l’antisémitisme mais poursuivait trois objectifs :

 faire taire quiconque osait critiquer les crimes d’Israël commis pendant cette période dans les territoires occupés, en taxant toute critique d’antisémitisme ;

 délégitimer n’importe quel type d’activisme musulman ou arabe comme antisémite (l’usage du terme « néo-antisémitisme » visant à affirmer que le danger nouveau et réel n’était plus l’antisémitisme de la droite (pourtant réellement existant) mais une nouvelle judéophobie (cachée) des musulmans et des gauchistes, déguisée en anti-sionisme voire en critique de la politique d’Israël ;

 tenter de forcer les juifs de rejoindre leur tribu, puisque dans la perception néo-conservatrice du monde, chacun appartient à une tribu qui devrait rester hermétique.

De surcroît, dans toute l’Europe, les dirigeants israéliens lies à la droite israélienne sont prêts à se présenter eux-mêmes ainsi que les communautés qu’ils prétendent - faussement - représenter, comme l’avant-garde de la croisade anti-musulmans dans leurs pays respectifs, utilisant souvent l’antisémitisme comme l’arme centrale de telles attaques (l’affaire Tariq Ramadan en France en est un exemple classique). L’effet en est que certains musulmans - notamment parmi les jeunes - commencent à percevoir les juifs comme leurs principaux ennemis et ceux qui sont responsables de la discrimination, de l’exclusion et du racisme dont ils souffrent.

Est-ce par hasard si la plupart des idéologues de la soi-disant “civilisation judéo-chrétienne” qui poussent les juifs à l’avant-garde de leur croisade sont bien connus pour leur antisémitisme, comme c’est le cas par exemple des fondamentalistes protestants étasuniens du Parti républicain ou certains courants de l’extrême droite catholique française ? En plaçant les juifs sur la ligne de front de leur propre croisade, ils préparent cyniquement le terrain d’une nouvelle vague d’antisémitisme, tout en camouflant leur propre responsabilité dans le sort des minorités musulmanes opprimées dans leurs pays. Une très vieille histoire : des dirigeants juifs dans un jeu aux mains de leurs ennemis et préparant ainsi leur propre tombe...

Ta’ayush

Contre les stratégies du “clash des civilisations” visant à recoloniser le monde et établir un système globalisé d’apartheid, on doit établir, comme une priorité suprême, une contre stratégie visant à briser les murs de l’apartheid et à construire une alliance transcivilisationnelle. En Israël/Palestine nous le faisons sous le titre du Ta’ayush - un mot arabe signifiant « vibre ensemble » - un partenariat juifs/arabes visant à créer non pas une paix et coexistence illusoires, mais à les rendre possibles dans le futur en construisant une lutte commune.

Ta’ayush devrait être la bannière de tous les hommes et femmes, dans le monde entier, qui rejettent le système d’apartheid globalisé et aspirent à lutter pour établir une nouvelle ligne de clivage : non pas entre races ou religions, mais entre les croisés néo-libéraux et tous les peuples du monde, qui de Mombai à Liverpool, de Porto Alegre à Seattle, Genève, Séoul et Jénine, crient ensemble « un autre monde est possible » ! ».

Cette lutte pour un autre monde possible sera un front transcivilisationnel ou elle sera condamnée à l’échec. N’attendons pas qu’il soit trop tard.


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