Middle East Watch
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avril 2017


Pourquoi la Syrie ne tremble pas ?

L’Orient Le jour

9 mars 2011, par Bachir El -KHOURY


Outre les facteurs sociopolitiques et les antécédents de répression violente, la gestion de la transition économique, amorcée par le parti Baas syrien en 2005, et l’essor que connaît le pays depuis un certain temps semblent constituer une soupape de sécurité pour le régime de Damas contre le phénomène de renversement, par la rue, de régimes dans le monde arabe. Éclairage.
Orchestré ou pas par certaines puissances étrangères, le « printemps arabe » - ce vent de liberté qui souffle pour la première fois depuis des décennies sur la région - fait désormais trembler tous les régimes autocratiques, de la péninsule au Maghreb.
Se propageant d’un pays à l’autre, telle une traînée de poudre, ce mouvement de colère sans précédent, qui a déjà emporté sur son passage deux régimes, fait craindre aujourd’hui un effet domino à l’ensemble des monarques et chefs d’État encore en place, malgré la résistance féroce dont fait preuve actuellement le régime Kadhafi.
De la Tunisie à Bahreïn, en passant par l’Égypte, la Libye, le Yémen, ou la Jordanie, les pouvoirs arabes, dont certains sont en place depuis plus de 40 ans, n’ont en effet jamais été aussi menacés de l’intérieur.
Dans ce tourbillon régional, un seul pays semble toutefois être à l’abri jusque-là, du moins dans la forme. La Syrie, contrôlée par un régime autoritaire en place depuis 1970, porte pourtant en elle les germes des soulèvements populaires observés aussi bien dans des pays éloignés que frontaliers.
Avec près de 12 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté (contre 20 % en Égypte et 3,6 % en Tunisie), un chômage particulièrement élevé parmi les jeunes, doublé d’une forte corruption et d’un étouffement des libertés, Damas n’est pas moins « malade » que ses paires régionales. Sur le terrain, aucun rassemblement ou mouvement populaire d’envergure n’a pourtant eu lieu jusqu’à nouvel ordre, malgré les appels récurrents à manifester contre « la monocratie, la corruption et la tyrannie ».

La crainte d’une répression violente et d’un horizon instable
Selon certains analystes, les causes de cet immobilisme sont d’abord sociopolitiques, et ensuite économiques. « En Syrie, et dans le Mashreq arabe, de manière générale, les divisions verticales sont plus claires que dans d’autres pays ou zones du monde arabo-musulman », explique un politologue, sous le couvert de l’anonymat. « Les divisions ethniques, entre Kurdes et Arabes, mais aussi confessionnelles (alaouites et sunnites), rendent le déclenchement d’une révolte antirégime moins aisé que dans d’autres sociétés plus homogènes (...), souligne-t-il. Contrairement à l’Égypte, par exemple, où l’armée et la rue sont majoritairement sunnites, les officiers de l’armée syrienne sont pour la plupart alaouites (...). Il y a donc de fortes chances que l’armée se range du côté du régime, en cas de soulèvement, et qu’elle l’épaule de manière farouche (...). Il en va de la survie politique d’une communauté. »
La peur d’une répression violente, à l’image de celle que subissent les Libyens depuis plusieurs semaines, serait également l’une des causes de cette inertie contrastant avec le bouillonnement régional, estiment les observateurs ; le massacre de Hama, perpétré en 1982 contre des insurgés sunnites, reste fortement ancré dans la mémoire collective syrienne. Il s’agit, selon plusieurs auteurs et témoins, d’un des massacres les plus violents commis par un régime arabe contre son peuple. « La crainte d’une réédition de ce scénario pèse dans une large mesure sur les esprits (...). Pour de nombreux Syriens, il s’agit d’une bataille perdue d’avance », souligne la même source.
En outre, les Syriens craignent l’instabilité et le chaos qui pourraient survenir en cas de renversement du régime. « Ils observent avec prudence aujourd’hui ce qui se passe autour d’eux (...). La transition s’avère en effet plus ardue que prévu, que ce soit en Égypte ou en Tunisie (...) », ajoute cet analyste, faisant allusion aux heurts continus dans les rues, les actes de vandalisme, ou encore la démission de gouvernements fraîchement formés dans ces pays vidés de l’ancienne caste.
Par ailleurs, et sur le plan économique, la Syrie dispose encore d’un large secteur public qui emploie une grande partie de la population active, ce qui constitue un rempart de plus contre une révolte populaire, ajoute-t-il.

Une gestion prudente du processus de désétatisation de l’économie
Toujours au niveau économique, la lente transition de la Syrie d’une économie dirigée vers une économie de marché expliquerait, par ailleurs, pourquoi le régime Assad serait moins menacé que d’autres.
Amorcé dans certains pays de la région comme la Tunisie ou le Maroc au début des années 80, ce processus préconisé par plusieurs instances internationales (FMI, OMC, etc.) engendre souvent plus d’inégalités et s’accompagne d’une montée du malaise social, en raison de nombreuses mesures impopulaires dites d’« ajustement structurel ».
Outre l’ouverture à l’économie mondiale et la privatisation, cette transition s’accouple en effet à une politique d’austérité budgétaire et la levée de certaines subventions, entraînant une détérioration des conditions de vie de nombreuses tranches de la société, notamment les plus défavorisées. L’exemple argentin illustre parfaitement cette imbrication ; considérée comme un pays modèle par le FMI pour avoir suivi à la lettre ses recommandations, l’Argentine a connu une grave crise économique en 2001, provoquant un chaos politique qui s’est soldé par le changement de cinq présidents en dix jours.
« Or la Syrie a réussi non seulement à retarder le processus mais à mener de surcroît une transition en douceur », explique à cet égard l’économiste Lahcen Achy, du centre de recherche Carnegie Middle East.
Entamée déjà de manière timide au début des années 1990 par le régime de Hafez el-Assad, cette transition s’est poursuivie avec l’arrivée au pouvoir, en 2000, du fils de l’homme fort de Damas.
Le jeune président avait alors promis un changement radical, rendu nécessaire par deux facteurs : la montée en puissance du chômage et la réduction des revenus pétroliers qui représentaient 70 % du budget du gouvernement en 1991, contre 20 à 25 % aujourd’hui.
Le chantier de réformes n’a toutefois été amorcé qu’en 2005, au lendemain du Xe congrès du parti Baas au cours duquel ce dernier avait officiellement lancé le processus de transition d’une économie planifiée à une économie sociale de marché.
« L’État syrien a ainsi fait les choses à son rythme (...). En outre et contrairement à d’autres pays de la région qui se sont engagés à mettre à exécution certaines réformes aux conséquences sociales négatives en vue d’honorer leurs engagements externes, la Syrie, relativement moins endettée, n’a pas facilement cédé aux conditions des bailleurs de fonds », souligne Lahcen Achy. Ceci n’a pas empêché pour autant le gouvernement syrien à gagner son pari, en termes d’assainissement des finances de l’État, réduisant la dette publique de 127 % à moins de 30 % du PIB entre 2003 et 2010.

Une importante croissance économique
Soutenue par cette politique d’ouverture progressive et par un rôle croissant sur le plan régional (signature d’accords de libre-échange avec la Turquie, la Jordanie, etc.), l’économie du pays a ainsi largement progressé au cours des dernières années, avec des projections de croissance moyenne de 5,5 % par an entre 2011 et 2015, selon le FMI. Une pléthore de nouvelles lois visant à libéraliser l’économie ont en outre été votées depuis l’adhésion du pays, en tant qu’observateur, à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en mai dernier.
Afflux d’investissements étrangers, hausse du volume d’échanges, lancement de grands projets d’infrastructure, Damas vit désormais au rythme d’un essor qu’elle n’a jamais connu auparavant.
Reflétant parfaitement cette image, le secteur touristique se développe à grands pas. En quelques années, le nombre de visiteurs, qui frôlait à peine les deux millions en 2003, a bondi pour atteindre 8,5 millions en 2010.
Le secteur bancaire, lui aussi, continue de croître, comme en témoigne la hausse du total d’actifs et du nombre d’agences des 14 banques - dont 8 privées - opérant dans le pays (près de 200 branches fin 2010).
En parallèle, les investissements directs étrangers (IDE) se sont élevés à quelque 3,6 milliards de dollars entre 2008 et 2009, tandis que les transferts d’émigrés ont atteint plus de 2,7 milliards de dollars au cours de cette période.
Dans le sillage de cette ouverture, plusieurs sociétés étrangères ont mis le pied dans la porte. Encouragées par la modernisation du cadre légal, devenu plus flexible, celles-ci cherchent à profiter du potentiel de croissance élevé d’un marché encore vierge et perçu comme un tremplin stratégique vers les autres marchés de la région.

Le régime survivra-t-il pour autant à la vague ?
Cette croissance que connaît désormais le pays ne profite toutefois qu’à une poignée d’hommes d’affaires proches du pouvoir, estiment certains. Elle n’a pas permis en tout cas de résoudre plusieurs problèmes de fond encore en suspens. « La pauvreté, le manque d’opportunités, la mauvaise gouvernance sont toujours au cœur d’un profond malaise social en Syrie », souligne à cet égard l’économiste Lahcen Achy. « À ces questions endémiques s’ajoutent les problèmes récents engendrés par la sécheresse que connaît le pays depuis quatre ans et qui a été à l’origine d’importants flux migratoires vers certaines villes », ajoute-t-il (voir encadré).
Si le régime actuel n’est pas renversé, il sera acculé à s’adapter aux changements régionaux, en procédant à des réformes de fond autant sur le plan économique que politique, estiment les analystes.
Car face à toutes ces réalités internes et à cette dynamique qui s’est enclenchée dans le monde arabe, le régime syrien ne peut plus rester les bras croisés, même si le danger qui le guette ne semble pas imminent.
Anesthésiés par de longues années de règne autocratique et de terreur, les Syriens, tout comme les autres peuples arabes, n’ont pas l’habitude de la mobilisation et de la revendication populaires. Les exemples tunisien et égyptien montrent pourtant à quel point ce qui paraissait impossible devient subitement une évidence.


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