Middle East Watch
La revue de presse alternative pour un Moyen Orient libre

avril 2017


Lettre aux marcheurs de la Gaza Freedom March

Différences

1er janvier 2010, par Nahla Chahal


Cher-è-s marcheurs,

Pleins de confiance, imposée par l’évidence de la justesse de ce que vous entreprenez, vous, les 1400 marcheurs, vous vous êtes préparés pendant des mois pour aller à la rencontre des Gazaouis en ce premier anniversaire de l’agression israélienne.

Derrière chacun-e de vous, se tiennent des dizaines de personnes proches et amis, qui savent, approuvent, soutiennent et attendent le retour. Et derrière vous, des centaines de militants de différentes associations autour du monde ont travaillé jour et nuit à la préparation de la marche. Certaines de ces associations n’avaient jamais travaillé ensemble, mais ont appris à discuter, négocier, se coordonner, trouver des points d’entente, et surtout à réfléchir aux besoins de cette marche pour la liberté de Gaza, et à y tenir fermement : il faut que ça réussisse, c’est ce que nous pouvons apporter aux Palestiniens, c’est de cette façon que nous maintiendrons l’espoir et que nous avancerons dans la construction de la solidarité internationale. Tous sont des bénévoles, et tous ne sont sûrement pas au même point de connaissance des réalités politiques et du terrain.

En arrivant en Égypte, vous avez reçu votre baptême du feu. Vous pensiez que les négociations entreprises entre les organisateurs et les autorités égyptiennes signifiaient quelque chose. Plus ces négociations avançaient, allant aux détails de vos numéros de passeports et de vols, plus cela vous laissait croire que la marche se concrétisait et que vous pourriez être à Gaza avec la fin de l’année. Il a même été négocié les jours et heures de passage de chaque groupe, étalés sur les 27, 28 et 29 décembre. Tout a été transmis au ministère des affaires étrangères égyptien, en toute transparence. L’objectif n’étant que de passer via l’Égypte.

Or, entre-temps, le pouvoir égyptien s’est trouvé face à des exigences qu’il espérait sûrement pouvoir esquiver à cette date précise !

L’administration américaine a laissé filtrer sa solution pour le « conflit du Moyen-Orient », dite de « la Confédération sacrée », qui exclut l’Égypte de ses plans et la prive de la manne qu’elle est supposée générer. Car cette « Confédération sacrée » serait une entité qui engloberait Israël, la Jordanie et l’État palestinien, avec Jérusalem pratiquement internationalisée. Est-ce ce plan qui a inspiré l’initiative suédoise reprise par l’UE qui parle d’un État palestinien dans les frontières de 1967. Est-ce ce plan qui inspire le premier ministre palestinien, Salam Fayyad qui parle d’un « État palestinien dans deux ans », et qui s’affaire à lui créer ses institutions dès à présent ? Est-ce la bonne solution pour la Jordanie qui est effrayée de se voir désignée comme étant la « Patrie alternative » (idée israélienne souvent évoquée) : 30% des palestiniens du monde entier y vivent, formant la moitié au moins de sa population. Il y aura beaucoup d’argent pour faire vivre cette confédération, et elle sera suffisamment entourée des soins étasuniens pour la protéger des problèmes laissés pour compte, notamment ceux liés aux confiscations de terres, aux réfugiés, à la normalisation promise à Israël dans l’ensemble du monde arabe…et à la négligence totale de toute notion de droit !

Quoique ses chances d’aboutir soient très peu probables, cette proposition rythmera les négociations et les conférences des prochaines années. Mais elle marginalise l’Égypte, tant sur le plan politique que financier. Celle-ci en veut au président de l’Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas, de concocter des propositions de solutions dans son dos, et de ne pas lui montrer les égards nécessaires. Elle en veut autant – sinon plus - au Hamas d`avoir été intransigeant tout au long des négociations pour l’échange des prisonniers, que conduisait l’Égypte seule au départ, et d`avoir invité par la suite un intermédiaire allemand pour garantir leur efficacité. L`Egypte lui en veut aussi parce qu’il n’a pas voulu signer l’accord de « réconciliation nationale » avec le Fatah, qu`elle a préparé après beaucoup d’efforts. Tant d’occasions manquées pour souligner et assoir la centralité de l’Égypte (même si les détenteurs du pouvoir ne font aucune différence entre le pays et leur propre personnes, qu`il s`agisse de ces dossiers ou de tout). C’en était trop !

Il fallait donc prouver la capacité de l’Égypte à être incontournable. Voilà que la mise en œuvre du « mur renversé », imaginé par un ingénieur américain fou, devenait une nécessité. Ça tombait durant l’anniversaire de l’agression sur Gaza ? Tant pis !! Les travaux ont commencé et une unité spéciale de la CIA les observe nuit et jour. Le plan est diabolique, avec ses barres en acier qui crèvent le sol, s’enfonçant à 30 mètres de profondeur, ses canaux remplis par l’eau pompée à la mer. Plus ses détails sont révélés et plus les autorités égyptiennes s’installent dans la logique de la provocation : c’est, disent-elles, une affaire de souveraineté ! Il était assez délicat de laisser passer 1400 marcheurs à côté du chantier tandis que des accrochages entre Palestiniens et policiers égyptiens ont éclaté. Alors les responsables égyptiens disent non à la Marche, comme au convoi « Viva Palestina » qui négocie depuis des mois, après avoir réussi deux passages durant l’année. Nous protestons ? Ils mentent, prétendant que nous sommes désordonnés, et risquons de provoquer des troubles, que nous sommes tendancieux et avons insulté la grande Égypte, et patati et patata.

S’ajoute à cette première raison une deuxième encore moins glorieuse : les autorités israéliennes ne voient pas d’un bon œil ces « terro-touristes », comme Israël a pris l’habitude de les appeler. Encore d’un moins bon œil qu’ils viennent précisément à cette date briser le siège de Gaza, et ajouter leurs voix aux condamnations d’Israël qui fusent de toute part. Celui-ci ne laisse pas passer vers Gaza des diplomates européens, alors pourquoi attendrait-il de son allié moins que l’interdiction de la marche ? Cela a été demandé, et entendu.

Netanyahou veut (il a déclaré que la visite se faisait à sa demande) visiter le Caire aujourd’hui ? C’est embarrassant à cause de ce fichu anniversaire, mais on est entre adultes et on ne va pas être si susceptibles !

En aparté, des responsables égyptiens parlent justement de ces énormes pressions dont le pays - en fait le pouvoir – est l’objet. Mais, messieurs, ce pouvoir a tout fait pour se libérer de l’autre pression qui aurait pu équilibrer celle-là : la pression du peuple, et celle des mouvements politiques. Vivent au Caire 17 millions d’habitants, dont 11 millions dans les bidonvilles, sorte de favelas sans aucune infrastructure qui encerclent la capitale, et dans lesquels sévit une misère totale (le mot est faible). Ce sont des populations en trop, auxquelles les autorités ne pensent même plus, occupées qu’elles sont à « construire l’essor de l’Égypte ». Cet essor-là est visible : des blocs de « compound » (villes nouvelles isolées par des murs de protection et des gardiens armés) qui essaiment, occupés par les grandes multinationales multiples et prospères, les grandes universités et écoles privées, les supermarchés et magasins de luxe…et les résidences des nouveaux riches, ministres compris. Le pouvoir a aussi mis en place des forces spéciales de sécurité : un million quatre cent mille policiers des sinistrement réputées unités de la « Sûreté centrale » !!

Essentiellement massés dans la ville du Caire, entrainés aux actions anti-émeute, et franchement sans limites dans la violence (N.B. aux marcheurs : ce ne sont pas eux que vous avez vus devant vos hôtels, qui vous ont poursuivis ou molestés dans les rues). Aucune manifestation n’est autorisée, aucun parti politique, de gauche, libéral ou islamiste, n’est légalisé (à part ceux qui prêtent allégeance au régime), les élections sont manipulées et les éminents membres du « club des juges » (une sorte de syndicat autonome) ont à maintes reprises condamné les résultats truqués. Le Caire, magnifique, avec ses milles minarets, ses vieux quartiers fatimides, ses immeubles Renaissance italienne, est négligé et se délabre de jour en jour. Les services publics de l’éducation, de la santé, du transport, de l’habitat… sont délibérément détruits : il ne reste plus rien du projet de réalisation de soi, entrepris par Nasser, (avec tous les défauts qui l’ont accompagné). Les prisons sont remplies, pas seulement de militants politiques confirmés, mais aussi de paysans qui protestent contre l’annulation de la réforme agraire, d’ouvriers de la grande Mahalla qui protestent contre les plans de privatisation, d’étudiants un brin libres dans leur façon de penser etc, etc… Ce sont des régimes dépourvus de toute légitimité, quelle qu’elle soit, qui s’installent « hors sol ». La formule réussie pour maintenir le pouvoir est celle de joindre les deux extrêmes : extrême pauvreté et extrême violence. Et de compter sur le soutien international, i.e. celui des États-Unis ! Ces régimes ont construit un système global de gestion de la société, reposant sur une répression très complexe et ultrasophistiquée. Pour le pérenniser, et aussi pour s’assurer que les secrets seront bien gardés, le président actuel de l’Égypte voudrait voir son fils lui succéder. Ça ne marche pas très facilement et ça crée des tensions. Alors on se crispe encore plus !!

Chers marcheurs,

Durant votre séjour forcé au Caire, sans vous en rendre compte, et surtout sans le vouloir, vous avez agité l’eau de ce marécage. Les autorités égyptiennes étaient très ennuyées par votre présence, ne sachant comment s’y prendre, cumulant promesses, gaffes, et propositions tordues. Mais vous aurez apporté un sourire de satisfaction au cœur des gens « ordinaires » de l’Égypte, ceux qui vous ont croisés ou ceux qui ont entendu parler de vous sur les radios et les télévisions mondiales (car il y a eu des reportages et tout les Égyptiens savent qu’il s’est passé quelque chose ces jours-ci au Caire). Vous n’avez pas pu réaliser votre objectif, mais vous avez essayé avec détermination, et cela tout le monde l’a su : à Gaza, dans le reste de la Palestine, et partout dans le monde. Ce que vous avez fait est un début à l’élargissement de l’action internationale de solidarité. C’était indispensable, la lutte du peuple palestinien n’est pas entravée uniquement par l’action négatrice et brutale d’Israël, mais aussi par les complicités et l’aveuglement d’autres. Vous venez là d’expérimenter un de leurs multiples épisodes.

Bonne année 2010, nous continuons !


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