Middle East Watch
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avril 2017


Les négationnistes se servent de la Palestine

Interview parue dans Le Nouvel Observateur du 21 décembre 2006

décembre 2006, par Elias Sanbar


- Avec la conférence de Téhéran, le négationnisme devient-il une cause musulmane ou arabe ?

- Non. Et je tiens à rappeler trois points. La négation du génocide juif est une honte et il faut la dénoncer non par calcul mais par principe. Deuxième point : la comparaison des malheurs est vaine. On ne donne pas plus de valeur à sa souffrance en l’étalonnant à une autre souffrance. Je lutte pour que soit réparée l’injustice faite à mon peuple. Mais je n’ai jamais voulu légitimer la cause palestinienne en la comparant à la Shoah. Dernier point, enfin : la justesse d’une cause n’est pas atteinte si certains se servent d’elle pour faire passer des idées nauséabondes. Les négationnistes sont une secte, ultraminoritaire, qui essaie d’accrocher sa voiture à d’autres convois. La cause palestinienne les intéresse pour leur propre publicité. Mais si Faurisson et ses émules tentent d’utiliser la Palestine, ce n’est pas la faute des Palestiniens !

- Pourtant, certains s’y laissent prendre ...

- Certainement. Il a des racistes ou des ignorants partout, y compris en Palestine ou dans le monde arabe. L’Europe n’a pas seule ce triste privilège. Mais laissez-moi vous raconter un épisode très peu connu. Quand Faurisson est apparu sur la scène, la direction palestinienne, alors installée à Beyrouth, a été sollicitée pour éditer son ouvrage en arabe. Vous imaginez, l’OLP, le Fatah, éditeurs de Faurisson ! Consulté par Yasser Arafat, j’ai exposé le contenu du livre, dit à quel point il était éloigné de nos valeurs et de notre combat. Ce jour-là, je prêchai d’ailleurs un convaincu. L’OLP n’a jamais ainsi endossé ce travail.

- Mais d’autres l’ont accepté. Aujoud’hui, l’Iran fait du négationnisme un thème d’Etat.

L’Iran veut devenir le leader du monde arabe et musulman. Il aspire à diriger la lutte contre Israël. Cette conférence négationniste fait partie de l’habillage.

- Si l’Iran joue cette carte, c’est que le terrain est favorable ...

- Je ne crois pas que le négationnisme travaille en profondeur les peuples arabes. Ce qui est vrai, c’est que les Arabes ne connaissent pas Auschwitz. La Shoah n’apas, en Orient, la centralité qu’elle a en Occident. En revanche, la Palestine est au coeur de l’imaginaire du monde arabe... Sur ce décalage se greffe une thématique perverse et complexe. Elle part d’interrogations légitimes mais altérées par la souffrance, alimentées par la politique intouchable de l’occupant et l’unilatéralisme des grands de ce monde. Ainsi, l’idée du deux poids deux mesures : l’Occident ne traite pas le monde arabo-musulman avec équité. Pourquoi Israël peut-il posséder l’arme atomique et pas l’Iran ? Ou l’idée des " victimes devenues bourreaux " - les juifs, persécutés par les Allemands, devenus oppresseurs des Palestiniens... Le " concours de victimisation " en découle naturellement. On parle des souffrances juives mais pas des nôtres. On parle des morts de la Shoah mais pas des morts arabes... Poussez ce raisonnement jusqu’au bout, jusqu’à l’absurde ou l’odieux, et vous obtiendrez une forme de négationnisme : non pas celle des révisionnistes mais celle qui exprime le ras-le-bol de ceux qui souffrent et ne comprennent pas que les principes moraux ne soient brandis que pour les autres. De ressentiment en ressentiment, on en arrive à cela : mes morts sont plus importants que tes morts ; mes morts sont plus nombreux que tes morts ; d’ailleurs, tes morts n’ont même jamais été tués... C’est l’une des formes, pas la seule, des délires aujourd’hui répandus.

- L’état d’Israël en fondant sa légitimité sur la Shoah a-t-il banalisé un événement unique ?

- Le lien des israéliens avec la Shoah est indéniable. C’est une réalité et une évidence. Comment en serait-il autrement ? Les israéliens ont pris l’habitude de frapper lourdement, " préventivement " disent-ils, en arguant qu’il n’ont pas le choix, tant ils sont habités par cette hantise de la disparition qui vient de la Shoah... Cette peur-là est sincère, à mon avis, mais elle n’est pas pour autant fondée. Tout comme l’usage trop souvent fait du malheur pour justifier des politiques injustes.

- La thématique des " victimes devenues bourreaux " est-elle recevable ?

- Les victimes ne sont pas devenues des bourreaux pour une raison terrible : les victimes sont mortes, tout simplement. En revanche, descendre de victimes, vous réclamer d’elles vous laisse un lourd héritage, fait de devoirs, jamais de droits ! C’est ainsi que je vis ma propre situation de victime, enfant de victimes chassées un jour d’avril 1948 de leur terre. Mes propos peuvent paraître provocants. lls ne le sont pas. lls découlent de ce qui, au fil de ce long conflit, est devenu mon éthique personnelle Avoir été victime, être un descendant de victimes vous impose une obsession de vigilance contre l’injustice et un devoir de comprendre le malheur des autres. C’est ainsi, très simplement, que je me suis tout à la fois battu pour les droits des miens et informé pour comprendre ce qui était arrivé à d’autres, juifs ou pas. Le passé du peuple juif devrait interdire aux Israéliens d’ignorer la souffrance des Palestiniens ou de les déshumaniser.


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