Middle East Watch
La revue de presse alternative pour un Moyen Orient libre

avril 2017


Editions la Découverte

Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine

Le lobby et la politique américaine au Moyen-Orient - Extrait de l’introduction

novembre 2007, par John Mearsheimer, Stephen Walt


Le pouvoir politique du lobby ne vient pas de son poids sur les déclarations des candidats à la présidentielle pendant la campagne, mais de son influence considérable sur la politique étrangère américaine, en particulier au Moyen-orient. Les interventions américaines dans cette zone hypersensible ont d’importantes conséquences sur les habitants des quatre coins de la planète, et surtout ceux de cette région. Voyez seulement à quel point la guerre en Irak de l’administration Bush a affecté le peuple de ce pays anéanti qui souffre depuis si longtemps : des dizaines de milliers de morts, des centaines de milliers contraints à l’exil, et une guerre confessionnelle meurtrière dont on ne voit pas la fin. Cette guerre a également été un désastre pour les états-unis, elle a fragilisé nos alliés aussi bien dans la région qu’en dehors. On peut difficilement imaginer démonstration plus éclatante - ou tragique - de l’impact que peuvent avoir les Etats-unis dans le monde lorsqu’il font usage de leur puissance.

Les Etats-unis se sont impliqués au Moyen-Orient dès les origines, concentrant la majeure partie de leur activité sur les programmes d’éducation et le travail missionnaire. C’est la fascination pour la Terre promise et le rôle du judaïsme dans son histoire qui ont fait naître chez certains l’envie d’encourager la restitution d’une terre aux Juifs, vision partagée par quelques leaders religieux importants et certains hommes politiques américains. Mais ce serait une erreur de considérer cet engagement modeste et en grande partie privé comme étant à l’origine de la présence des États-Unis dans la région depuis la Seconde Guerre mondiale et, en particulier, de leur relation exceptionnelle avec Israël aujourd’hui. Entre les incursions des
pirates de Barbarie il y a de cela deux cents ans et la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis n’ont joué aucun rôle dans la région, et les leaders américains ne le souhaitaient pas. En 1917, Woodrow Wilson a bel et bien souscrit à la Déclaration Balfour (qui exprimait le soutien de la Grande-Bretagne à la création d’un foyer national pour le peuple juif en Palestine), mais n’a quasiment rien fait pour la réalisation de ce projet. L’implication américaine la plus significative à cette période - une commission d’enquête envoyée dans la région en 1919 par la Conférence de Paris sous la direction des Américains Henry Churchill King et Charles Crane - a même abouti à la conclusion que la population locale s’opposait à une occupation sioniste durable, allant jusqu’à donner un avis défavorable à la création d’un état juif indépendant - un avis auquel, comme le rappelle l’historienne Margaret Macmillan, " personne n’a prêté la moindre attention " La possibilité de placer des territoires du Moyen-Orient sous mandat américain a brièvement été envisagée mais vite abandonnée, et la Grande-Bretagne et la France ont fini par se partager les parties de l’Empire ottoman qui les intéressaient.

Les Etats-Unis ont joué un rôle important et croissant au Moyen- Orient à partir la Seconde Guerre mondiale, tout d’abord attirés par le pétrole, puis engagés dans la lutte anticommuniste, et enfin dans leur relation de plus en plus étroite avec Israël. Premier pas significatif, l’Amérique noua un partenariat avec l’Arabie saoudite au milieu des années 1940 (voulu par les deux parties pour mettre un frein aux ambitions britanniques dans la région), puis s’engagea plus formellement avec l’intégration de la Turquie à I’OTAN en 1952 et le Pacte antisoviétique de Bagdad en 1955 . Après avoir soutenu la création d’Israël en 1948, les leaders américains ont essayé d’adopter une position équilibrée entre Israël et les pays arabes et ont pris soin de ne pas nouer d’alliance officielle avec l’état hébreu par crainte de compromettre d’autres intérêts stratégiques plus importants. Cette situation a évolué au cours des décennies suivantes, sous l’effet de la guerre des Six-jours, des ventes d’armes soviétiques à plusieurs états arabes, et de l’influence grandissante des groupes pro-israéliens aux Etats-Unis. étant donné les transformations profondes du rôle joué par les états-unis dans la région, il est absurde d’expliquer la politique américaine actuelle - en particulier, le soutien à Israël - en se référant aux croyances religieuses d’une époque révolue ou aux formes très différentes qu’a pu prendre l’engagement américain par le passé. Il n’y avait rien d’inévitable ou de prédéterminé dans la relation privilégiée qui lie aujourd’hui les Etats-Unis à Israël.

Depuis la guerre des Six-Jours en 1967, une caractéristique prépondérante, voire le coeur, de la politique américaine au Moyen-Orient est sa relation avec Israël. à vrai dire, au cours des quarante dernières années, les États-Unis ont fourni à Israël un soutien matériel et diplomatique d’une ampleur sans rapport avec celui apporté aux autres pays. Ce soutien est en général inconditionnel : quoi que fasse Israël, le niveau de l’aide demeure en majeure partie inchangé. En particulier, les États-Unis prennent systématiquement le parti d’Israël plutôt que celui des Palestiniens, et n’exercent que rarement des pressions sur l’état hébreu pour faire cesser la construction de routes et de colonies en Cisjordanie. Bien que les présidents Bill Clinton et George W. Bush se soient ouvertement déclarés en faveur de la création d’un état palestinien viable, aucun n’a voulu user de l’influence américaine pour le faire advenir, Les Etats-Unis ont adopté une politique au Moyen-orient qui reflète les préférences israéliennes. Par exemple, depuis le début des années 1990, la politique américaine à l’égard de l’Iran est massivement influencée par les recommandations formulées par les gouvernements israéliens successifs. Au cours des dernières années, Téhéran a tenté à plusieurs reprises d’améliorer ses relations avec Washington et de régler les différends en suspens, mais Israël et ses sympathisants américains ont réussi à contrecarrer tout tout espoir de détente et à maintenir un fossé entre les deux pays. Autre exemple : l’attitude de l’administration Bush pendant la guerre d’Israël contre le Liban à l’été 2006. La quasi-totalité des pays du monde ont condamné la campagne de bombardements d’Israël - qui a tué plus d’un millier de Libanais, civils pour la plupart - mais pas les États-Unis. Au lieu de cela, ils ont aidé Israël à poursuivre la guerre, et des responsables importants des partis démocrate et républicain ont pris ouvertement le parti de l’Etat hébreu. Ce soutien inconditionnel a affaibli le gouvernement pro-américain de Beyrouth, renforcé le Hezbollah, et conduit l’Iran, la Syrie et le Hezbollah à se rapprocher, ce qui n’était guère dans l’intérêt des États-Unis, ni dans celui d’Israël.

De nombreuses décisions prises au nom d’Israël compromettent aujourd’hui la sécurité nationale des États-Unis. Le soutien sans bornes à l’état hébreu ainsi que l’occupation israélienne prolongée des territoires palestiniens alimentent l’anti-américanisme dans le monde arabomusulman, renforcent la menace du terrorisme international et compliquent la tâche de Washington lorsqu’il s’agit de traiter d’autres problèmes, tels que le programme nucléaire iranien. Etant donné l’impopularité des Etats-Unis au Moyen-orient aujourd’hui, les dirigeants arabes qui, en temps normal, auraient partagé les objectifs américains ne sont pas pressés de nous apporter ouvertement leur soutien, une situation qui réduit nos marges de américains ont réussi à manœuvre dans la région.
Cette situation, qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire américaine, est principalement due aux activités du lobby pro-israélien. Même si d’autres groupes d’intérêts particuliers - des lobbies représentant les Américains d’origine cubaine, irlandaise, arménienne ou indienne - ont réussi à orienter la politique étrangère américaine selon leurs voeux, aucun lobby n’a détourné cette politique aussi loin de l’intérêt national des États-Unis. Le lobby pro-israélien est notamment parvenu à convaincre de nombreux Américains que les Etats-Unis et Israël avaient les mêmes intérêts. Or, rien n’est plus faux.

Bien que ce livre soit principalement consacré à l’influence du lobby sur la politique étrangère américaine et à ses effets négatifs sur les intérêts des États-Unis, il faut dire aussi que le lobby a involontairement porté préjudice à Israël. Ainsi, par exemple, la question des colonies que l’écrivain Leon Wieseltier, pourtant bien disposé à l’égard d’Israël, a récemment qualifiées de "erreur stratégique et morale sans précédent " . Israël se porterait mieux aujourd’hui si les États-Unis avaient utilisé leur poids financier et diplomatique pour convaincre Israël de cesser l’implantation de colonies en Cisjordanie et à Gaza, et s’ils l’avaient aidé à créer un Etat palestinien viable sur ces terres. Mais Washington n’en a rien fait, principalement parce que le prix politique à payer eût été trop élevé pour n’importe quel président.

Comme nous venons de le souligner, il aurait mieux valu pour Israël que les États-Unis l’eussent averti que son intervention militaire au Liban en 2006 était vouée à l’échec, au lieu d’approuver le projet et de le soutenir. En rendant quasiment impossible toute critique et en empêchant le gouvernement américain de s’opposer aux choix d’Israël contraires à ses propres intérêts, le lobby pourrait même être en train de compromettre les perspectives d’avenir à long terme de l’Etat hébreu.


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