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avril 2017


La radicalisation de soldats religieux inquiète les autorités israéliennes

Le Monde

16 décembre 2009, par Laurent Zecchini


Comment juguler la polémique croissante avec quelques rabbins ultra-orthodoxes qui enjoignent aux soldats de désobéir aux ordres d’évacuation des colons ? Le ministre israélien de la défense, Ehoud Barak, avait le choix entre deux mauvaises solutions : ne rien faire, c’était prendre le risque que l’épidémie de la désobéissance s’étende au sein de l’armée ; sanctionner pouvait conduire à élever les intéressés au rang de "martyrs" et renforcer leur aura.

Suivant les recommandations du chef d’état-major des armées, le général Gabi Ashkenazi, M. Barak a opté pour la seconde solution. Le couperet est tombé sur le rabbin Eliezer Melamed, chef de la yeshiva hesder (école talmudique liée à l’armée) d’Har Bracha, une colonie réputée "dure", située au sud de Naplouse. La sanction est d’abord financière : l’armée coupe ses liens avec l’école du rabbin Melamed, laquelle va perdre une subvention de 700 000 shekels (134 000 euros), soit 20 % de son budget.

Le résultat ne s’est pas fait attendre : outre que le rabbin rebelle (il avait refusé de se rendre à une convocation du ministre de la défense) a reçu un accueil triomphal de la part de ses ouailles, un grand nombre de rabbins, pourtant hostiles aux thèses extrémistes d’Eliezer Melamed, se sont élevés contre la mesure ministérielle, au nom de la liberté d’expression religieuse.

Quelques jours avant cette décision, le rabbin David Stav, porte-parole de l’Union des yeshivas hesder, nous avait donné son sentiment : "Je ne suis pas d’accord avec le rabbin Melamed, mais Israël est une démocratie, il a le droit de dire ce qu’il pense. Si sa yeshiva est sanctionnée, il est certain qu’elle va gagner en popularité, peut-être même devenir la plus grande yeshiva."

M. Barak a longuement pesé le risque de se mettre à dos les partis religieux. Le programme des yeshivas hesder est une forme de service militaire adapté, qui permet chaque année à quelque 7 500 soldats religieux, répartis dans une quarantaine de yeshivas, de raccourcir leurs obligations militaires (dix-huit mois au lieu de trois ans), tout en poursuivant l’étude de la Torah dans les écoles talmudiques. Il a été créé pour trouver une réponse au phénomène croissant des sionistes religieux au sein de l’armée.

Les soldats portant kipa sont légion et, selon le rabbin Stav, Tsahal compterait aujourd’hui 50 % d’officiers subalternes religieux. Or, par définition, les sionistes religieux sont favorables aux colons. Au moment où le gouvernement du premier ministre Benyamin Nétanyahou est engagé dans une épreuve de force avec le mouvement des colons, il était urgent de porter un coup d’arrêt au mauvais exemple donné par le rabbin Melamed, qui avait ouvertement soutenu les soldats contestataires.

Trois bataillons

Tout avait commencé le 22 octobre. Ce jour-là, quelque 750 soldats du bataillon Shimshon prêtaient serment devant le mur des Lamentations, à Jérusalem. Plusieurs d’entre eux ont brandi une banderole sur laquelle on pouvait lire "Le bataillon Shimshon n’évacuera pas Homesh", du nom d’une colonie illégale évacuée en 2005 et partiellement réoccupée. Le 16 novembre, six soldats du bataillon Nahshon ont accroché une banderole au mur de leur caserne, avec cette mention : "Nahshon non plus n’évacuera pas".

Lorsque, quelques jours plus tard, dans une troisième unité, une affiche portant l’inscription "Kfir n’expulse pas les juifs", a été découverte, le haut commandement de Tsahal et les autorités politiques se sont sérieusement inquiétés. Tout cela rappelait fâcheusement l’épisode d’août 2007, lorsque douze soldats du bataillon Duhifat avaient refusé de participer à l’évacuation de colons à Hébron.

Ces trois bataillons - Duhifat, Shimshon et Nahshon - ont en commun de faire partie de la brigade Kfir, qui est spécialisée dans la contre-insurrection en Cisjordanie. Les soldats protestataires, qui ont tous été sanctionnés, avaient été formés dans des yeshivas hesder, notamment celle du rabbin Melamed. Il est trop tôt pour savoir si Ehoud Barak a étouffé dans l’oeuf une rébellion naissante, ou jeté de l’huile sur le feu.

Les yeshivas hesder sont devenus un bastion de l’extrême droite, et le risque de créer une "armée religieuse" dans l’armée est aujourd’hui réel. En principe, c’est la police qui prend en charge l’évacuation des colons. Mais en cas d’accord de paix israélo-palestinien, elle n’y suffira pas. Or, sans une stricte discipline, l’armée ne pourra être mobilisée.


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