Middle East Watch
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avril 2017


L’horizon étranger du sionisme

Extrait de ITINERAIRES DE PARIS A JERUSALEM - 1992 - Les Livres de la Revue d’études Palestiniennes

1992, par Farouk Mardam-Bey, Samir Kassir


On sait que Theodor Herzl conçut le projet d’un état juif à Paris au moment où il suivait, pour son journal viennois, les débuts de l’affaire Dreyfus, dans laquelle il vit la preuve de l’échec de l’assimilation. On aurait donc pu s’attendre à ce que l’idée sioniste, une fois formulée, suscitât quelque écho en France, d’autant que Herzl y avait gardé de nombreuses relations personnelles. Or il n’en fut rien. Certes, le projet sioniste y fut connu assez vite : L’état juif, paru en 1896, fut traduit dès l’année suivante et la presse signala la fondation de l’Organisation sioniste mondiale au Congrès de Bâle, en août 1897. Mais il n’y eut guère de réactions favorables. L’idée paraissait, il est vrai, totalement irréaliste. La fable de la “terre sans peuple”, centrale dans la propagande sioniste, ne pouvait être crue par personne à une époque où des dizaines de récits de voyageurs étaient disponibles, sans parler de l’engouement des photographes orientalistes pour la Terre sainte. L’importance du facteur religieux dans la revendication française sur la Syrie jouait également. A cet égard, il faut noter que le Vatican réagit immédiatement au Congrès de Bâle en 1897 en appelant le Sultan à rejeter les prétentions sionistes en Palestine. En fait seuls les antisémites manifestèrent un certain intérêt pour le sionisme, et l’on put constater que La Libre Parole fut l’organe de presse qui consacra le plus de surface rédactionnelle au mouvement, à la grande satisfaction de Herzl, particulièrement attentif à l’accueil d’un Drumont. Peu soucieux de l’utilisation que ce dernier pouvait faire de ses thèses, Herzl misait d’ailleurs sur les effets positifs pour le sionisme des attaques de Drumont et des antisémites. Juste retour des choses, l’auteur de La France juive apprécia Herzl à sa mesure en le considérant comme “ un homme de premier ordre”. Dans la communauté juive, l’accueil ne fut pas plus encourageant que dans le reste de la société politique française. Il faut dire que cette communauté, alors forte de quatre-vingt mille personnes, dont une bonne majorité vivant à Paris, n’entendait cultiver aucun particularisme, même après le déclenchement de la vague antisémite des années 80 et l’affaire Dreyfus. En dehors de l’affirmation constante du choix de l’assimilation, son comportement social et ses options idéologiques étaient plutôt passifs. Et l’on sait combien l’attitude des Français israélites, ainsi qu’ils se désignaient, fut réservée, voire timide, au moment de l’Affaire, à l’image de Dreyfus lui-même au sujet duquel Léon Blum a pu s’interroger : " S’il n’avait pas été Dreyfus, aurait-il même été dreyfusard ?” Il n’y avait donc rien qui les prédisposât à adhérer au sionisme. Au contraire, ils étaient incités à rejeter l’appel de Herzl par la conviction largement répandue que, même si le sionisme semblait ressortir de l’utopie, il était pernicieux dans son principe, le nationalisme juif, et dangereux par ses éventuelles répercussions, dans la mesure où il pouvait mettre en cause l’assimilation. Etant donné la prégnance de la philosophie assimilationiste en France, l’idée même du “peuple sans terre” ne pouvait qu’être récusée, et le sionisme considéré comme contraire à la tradition française. Ete sioniste, c’était trahir le commandement du Sanhédrin napoléonien selon lequel la France devait être considérée par les Français de confession israélite comme leur patrie. C’était aussi renier l’universalisme typiquement français, résultant d’une synthèse originale entre l’esprit des Prophètes et l’héritage de la Révolution française, au nom d’une conception particulariste du judaïsme, qui est celle des antisémites. La Révolution française avait fait passer le judaïsme du statut de “ nation ” à celui de " religion ". Suivre le sionisme serait donc un retour en arrière, une régression, comme le soutenait un Théodore Reinach. L’issue heureuse de l’affaire Dreyfus vint ensuite conforter la communauté juive dans son rejet du discours de Herzl sur l’échec de l’émancipation et l’incita à confondre dans une même répulsion et Drumont et les sionistes qui leur recommandaient également de partir. Le thème du " retour à Sion ” n’était pourtant pas inconnu en France quand le sionisme organisé apparut. Au contraire, on y avait vu des signes précurseurs du projet herzlien. Outre la thèse, controuvée, du projet d’état juif prêté à Bonaparte, des projections romantiques sur le thème de la régénération du “ peuple juif “ ou de la " nation juive " avaient été publiées en français dans le courant du XIX siècle, par exemple par un Joseph Salvador. Et, dans la deuxième moitié du siècle, la " palestinophilie " rencontrait un certain engouement en France, sous l’impulsion du baron Edmond de Rothschild, promoteur de la colonisation agricole juive de la Palestine. Mais de là à adhérer au sionisme politique, il y avait un grand pas que peu franchirent. Le baron Rothschild lui-même, malgré les sollicitations de Herzl, se montra extrêmement réservé puis, par moments, franchement hostile au mouvement sioniste - qui le lui rendit bien. Si répandue qu’elle fût, la " palestinophilie " n’était pas telle, en réalité, qu’elle empêchât les israélites proches du Consistoire central de constater que la Palestine, loin d’être une terre sans peuple, était habitée. Ainsi, en 1897, lorsque parut l’édition française de l’Etat juif de Herzl, le principal organe communautaire, L ’Univers israélite, attira-t-il l’attention sur la question arabe avec une remarquable clairvoyance : " Herzl a oublié de nous dire ce qu’il comptait faire de la population arabe de Palestine : devra-t-elle se retirer devant le flot des nouveaux arrivants et émigrer à son tour vers quelque terre inconnue ? Sera-t-elle, au contraire, autorisée à demeurer dans ses pénates, et quelle sera, dans ce cas, sa situation ? La considérera-t-on comme étrangère au pays où elle est née ? Mais alors vous la dépouillerez de sa nationalité et vous la condamnerez elle-même à l’intolérable sort dont vous voulez délivrer les juifs de certains pays d’Europe. Si, au contraire, vous décidez, comme il n’est que trop juste, qu’il n’y aura aucune différence de traitement entre les anciens et les nouveaux habitants, (...) vous n’aurez pas fondé un état juif, mais tout simplement créé un état semblable à beaucoup d’autres états modernes où plusieurs confessions religieuses peuvent vivre côte à côte, mais où aucune d’elles n’a la prééminence. "

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