Middle East Watch
La revue de presse alternative pour un Moyen Orient libre

avril 2017


Identités et conflits au proche-orient

L’Harmattan - 1990

1990, par Yves Besson


Le syndrome libanais

L’une des caractéristiques du Liban est la mosaïque que constituent ses populations. A la différence des autres Etats du proche-orient qui ont adopté lors de leur création, un discours modernisateur et idéologique, en général nationalitaire puis socialisant, le Liban a tenté prudemment de suivre une voie pluraliste, occidentale et « libérale » en façade seulement. Entouré d’Etats où le « State-building » a été poussé à l’extrême par la bureaucratisation et la militarisation destinées à « former », éduquer, façonner une nation conforme à une vision idéologique, le Liban n’était pas une nation mais une « association de communautés » résolue à créer un minimum d’Etat pour consever un maximum d’avantages et de libertés civiles et pour produire ensemble plus de richesses à répartir. Le premier objectif était conservateur en ce sens qu’il entendait stabiliser un état de fait identitaire menacé par la modernité ; le second était modernisant dans son but de développement, mais il ouvrit sur tout un horizon de crises sociales qui, en l’absence de contraintes étatiques et idéologiques, devaient fatalement faire porter leurs conséquences sur les plus vieilles réalités, les loyautés religieuses.
A partir de la constatation du fait que l’Etat libanais, créé par le Pacte national, n’était que de convenance, luxe utopique, d’ordinaire réservé à des sociétés riches et capables d’assurer une abondance matérielle « stupéfiante » pour tous, il était logique que l’essentiel du débat et de la vie politique libanais se portât vers le maintien de ces deux objectifs : préserver et promouvoir les diverses identités communautaires par une répartition étroitement sourcilleuse des profits et des richesses produits sous l’égide de l’entité étatique. Quand aux gouvernements successifs, ils furent presque totalement absorbés par l’arbitrage qu’ils devaient conduire, dans la rivalité permanente que le système lui-même avait instaurée, par définition, entre les communautés. Ce système, le confessionalisme, « ta’ifiya », était immobiliste pour pratiquement tout ce qui ne concernait pas la coexistence inter-communautaire et impuissant pour les tâches qui auraient véritablement relevé de l’exécutif d’un Etat de type libéral et plongé dans les années 1960 et au début des années 1970 dans un processus accéléré de modernisation et de développement.

Par ailleurs, morceau d’un vaste ensemble (et non pas Etat au sens moderne) appelé Syrie au début du siècle, découpé par la France et la volonté coloniale des puissances victorieuses en 1918, il se trouvait toujours confronté aux mêmes contraintes géopolitiques que le Mont-Liban avait eu à affronter au cours de l’histoire. Vieilles rivalités, séculaires, entre plaine côtière et montagnes regroupant des populations aux identités extraordinairement diverses, issues souvent de refuges successifs et accumulés ; oppositions entre souches identitaires anciennes et plus récentes ; choc entre les influences occidentales et les antiques raisons patriarchales d’un « hinterland » arabe dont les racines tribales venaient plonger jusqu’au coeur du Grand Nafud déjà péninsulaire ; l’instabilité, enfin, engendrée par le conflit israélo-arabe, par les diverses idéologies qui travaillaient le vertige puis les angoisses arabes, le nassérisme, le baathisme et les fondamentalismes, tous mâtinés des stigmates de la guerre froide.
Pour un temps, les illusions économistes de la prospérité libanaise occultèrent les vraies dimensions du champ politique et elles autorisèrent momentanément un immobilisme étatique qui masquait son inefficacité derrière un discours politique faisant du respect confessionaliste son auto-justification. Le reste du monde arabe s’en accomodait fort bien, usant du champ clos libanais pour vider ses querelles intestines, utilisant ses banques et leurs talents pour ses affaires internationales et profitant de ses avantages permissifs concrets qui pemettaient hypocritement de goûter ceratines formes d’occidentalisation refusés chez soi mais savoureuseement appréciées à Beyrouth. Le monde arabe accordait ainsi au système libanais une reconnaissance qui servit à ce dernier de substitut à une légitimité étatique qu’il était incapable de bâtir sur la base du confessionalisme.

Identité juive, identité israélienne

Le fait israélien en Palestine, aboutissement du projet sioniste, a, en parallèle, révélé ou provoqué une succession de mobilisations identitaires toutes consécutives, directement ou indirectement, au choc de la raison occidentale et au concept de la construction nationale-étatique. C’est ainsi que le projet sioniste, né en Europe et de rationalité européenne, a eu pour conséquence de poser, au sein du judaïsme, la question d’une identité politique juive dépourvue, depuis près de deux millénaires, de tout déploiement politico-étatique et de toute territorialité. Cette intérrogation ontologique du judaïsme sur la justification, à partir de la tradition et de la religion, d’une projection de l’identité dans le champ politique, régional et international, est aujourd’hui encore largement posée malgré l’extraordinaire force de conviction du sionisme. Il s’agit là d’une question essentielle qui touche au destin du peuple juif dans l’Alliance avec son Dieu, c’est à dire son identité fondamentale dans la Tradition et l’Histoire.

Ensuite, le succès même du projet soniste dans sa construction nationale-étatique a non seulement nourri le débat précité mais les impasses axquelles il se heurte aujoud’hui, et qui proviennent de ses réussites mêmes dans la logique nationalitaire qu’il poursuit, ont tendance à l’exacerber. Cette escalade des tensions dans la société israélienne relève de mobilisations identitaires, au sein même du judaïsme et au nom de la Tradition judaïque ; elle porte, à terme, des risques de fragmentation et de régression jusqu’ici tant bien que mal contenus par l’appareil d’Etat et un consensus socio-poltique, mou et économiste à l’occidentale, majoritaire. De plus, l’existence d’une société civile, pluraliste et capable d’arbitrages et de médiations démocratiques, contribue aussi à ordonner le débat dans le cadre institutionnel.

Par ailleurs, outre ces crises identitaires très perceptibles aujourd’hui au sein de la société israélienne se réclamant globalement du judaïsme ou de la judéité, le projet sioniste a progressivement induit plusieurs mobilisations, arabo-palestiniennes, islamo-palestiniennes et druze, sans compter les défenses minoritaires des petites communautés samaritaines et circassiennes par exemple. A l’extérieur aussi, le projet sioniste, dans sa rationalité politique moderne, a soulevé contre lui l’opposition des identités mobilisées autour des marqueurs arabes ou islamiques parce que ses succès mêmes, dans un cadre de référence mentale étranger, signalaient tout à la fois une légitimation, par l’acte, de la raison occidentale et l’archaïsme de la temporalité des Autres. Touteois, s’il y a crise de l’identité judéo-israélienne, c’est parce que, comme le dit Dan Segre, l’émancipation des juifs européens par l’imitation et l’intégration de la raison occidentale (dont ils ont par ailleurs tiré toutes les conséquences après le sionisme) a complètement réussi la projection politique de l’identité juive mais au prix d’une mutilation morale par rapport à toute une perception de la Tradition judaïque.


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