Middle East Watch
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avril 2017


Finkielkraut ou la peur de l’Autre

Avec ces « réflexions sur l’antisémitisme qui vient », le philosophe témoigne de son propre enfermement.

octobre 2003, par Denis Sieffert


Comment vaincre une hantise ? Comment se détourner d’une obsession ? En nous livrant ses « réflexions sur l’antisémitisme qui vient », Alain Finkielkraut nous en dit plus sur son propre tourment que sur la société qu’il croit observer. Alain Finkielkraut vit en 2003 dans une France de pogroms. Paris aujourd’hui, c’est Berlin 1938. Des hordes de jeunes Arabes, soutenus par des intellectuels rongés par le remords colonial, embrasent les synagogues et lynchent des juifs coiffés de kippas. « Il faut du courage, dit-il, pour porter une kippa dans ces lieux féroces qu’on appelle cités sensibles et dans le métro parisien [...]. L’enseignement de la Shoah se révèle impossible [...]. » « Les juifs ont peur », s’écrie-t-il finalement. « La France a peur », lançait autrefois un présentateur du journal télévisé au soir d’un infanticide.

Brisons là, car l’abus des mots est tel qu’il pourrait hélas faire sourire. Le même sourire triste de cet ami israélien qui me rapportait récemment les recommandations qu’on lui avait faites avant son départ : « Comment ? Tu vas à Paris ! Et tu n’as pas peur ! » Car cette Nuit de cristal sans fin que vit Alain Finkielkraut n’inspire ni la moquerie, ni l’esprit de polémique. Il y a là trop de souffrance. Et, au demeurant, la réalité serait-elle mille fois moins tragique que ce que l’auteur décrit, qu’elle serait encore insupportable. Mais on pressent rapidement que ce petit texte dense va rater sa cible, car le sujet n’en est jamais l’antisémitisme réel, c’est l’exagération de l’auteur. Le discours devient le sujet du discours. Loin de cerner la réalité, il la dilate. Il ne témoigne pas d’une peur légitime, mais diffuse une frayeur collective sur laquelle personne n’a plus prise. Et ce livre, qui aurait pu être beau, devient un acte politique finalement assez inquiétant. Car il n’y a pas ici que les ombres virevoltantes du cauchemar, il y a aussi une thèse. Une thèse extraordinairement paradoxale qui se résume aisément : la bête immonde n’est plus dans les rangs de l’extrême droite, elle est blottie parmi ceux qui la combattent.

Le 1er mai 2002, Alain Finkielkraut est « soulagé », et il « savoure le triomphe des gens sympas sur les gens obtus ». Mais « sans toutefois entrer dans la danse car ce sont les danseurs qui font aujourd’hui la vie dure aux juifs ». « L’avenir de la haine, dit-il, est dans leur camp et non dans celui des fidèles de Vichy. » La haine est du côté de la « société métissée » et non du côté de la « nation ethnique ». Car, ce dont les juifs auraient à répondre désormais, ce ne serait plus de « la corruption de l’identité française », mais du « martyre qu’ils infligent, ou laissent infliger en leur nom, à l’altérité palestinienne ». Le paradoxe est bien là : le raciste, c’est l’antiraciste. On a beau vouloir compatir à la douleur de Finkielkraut, il y a ici un tour de passe-passe que la dialectique ne parvient pas à rendre convaincant.

Mais il y a pire. Car ce ne sont pas les manifestants antiracistes du 1er mai qui énoncent la monstruosité d’une responsabilité juive dans la politique coloniale israélienne, c’est Finkielkraut lui-même. C’est lui qui dit l’indicible, et profère le stupide. Car pour l’immense majorité des « danseurs » du 1er mai 2002, c’est le gouvernement israélien, un gouvernement d’extrême droite (et cela, c’est de la politique), qui inflige un « martyre » (laissons à Finkielkraut le choix des mots) aux Palestiniens. Oui, aux Palestiniens, et non à l’« altérité palestinienne ». Troublante, d’ailleurs, cette formule. Comme si le Palestinien, dans le vocabulaire du philosophe parisien, devait être réduit à l’état de concept ; comme s’il était condamné à n’être plus qu’une pure abstraction. Il serait l’archétype de l’Autre que le manifestant du 1er mai, défenseur incorrigible des sans- papiers, des sans-logis, et sensible à toute la misère du monde, adore comme une icône. Et cette adoration, nous dit Finkielkraut, se métamorphose en haine de soi, de la nation, de la France, de cet Occident dont Israël est l’ambassadeur au Proche-Orient. Elle entretient l’éternelle pénitence de l’homme blanc. Soit. Admettons provisoirement que celui-là souffre d’un trop-plein compassionnel. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que Finkielkraut n’est pas guetté par ce mal. Il pâtit lui d’une redoutable carence de ce sentiment d’altérité. S’il n’en était pas à ce point dépourvu, il se pencherait sur le sort bien réel de Palestiniens bien réels. Il n’applaudirait pas aux propos ignoblement racistes d’Oriana Falacci. Il saurait surtout que l’antisémitisme, qui point en effet dans certains « lieux féroces », cohabite avec tant d’autres violences, avec une telle islamophobie, avec un tel sentiment anti-arabe, avec une telle misère culturelle, avec un tel chaos social, qu’il devrait être possible à un philosophe normalement constitué de quitter les oeillères de l’égocentrisme. Même nos peurs ont besoin d’un peu d’universel.


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