Middle East Watch
La revue de presse alternative pour un Moyen Orient libre

juin 2016


Détruire la Palestine ou comment terminer la guerre de 1948

La fabrique

2002, par Tanya Reinhart


Depuis l’occupation de 1967, les responsables politiques et militaires israéliens débattent de la meilleure façon de conserver le maximum de terres avec le minimum de Palestiniens.

Les dirigeants de la "génération de 1948", Alon, Sharon, Dayan, Rabin, Pérès ont été élevés dans le mythe de la rédemption de la terre. Sharon, dans un entretien étonnamment candide avec Ari Shavit (Haaretz, supplément hebdomadaire, 13 avril 2001), a donné un aperçu de la vision du monde qui avait cours dans le Palmach (organisation militaire formée avant la création de l’Etat) et qui a essaimé depuis lors dans tout le système militaire du pays. Dans cet univers, tout baigne dans un cadre romantique, les champs, les vergers en fleurs, la charrue et la guerre. Le noyau de cette idéologie est le caractère sacré de la terre. " Quand Sadate me dit que pour les Arabes la terre est sacrée, je deviens jaloux " confesse Sharon . " Aujourd’hui les gens ne sont plus enthousiastes à l’idée d’"un acre, et encore un acre’’ [de terre]. Mais moi, ça continue de me stimuler.

" Dans un interview de 1976, Moshé Dayan, qui était ministre de la Défense en 1967, exposa les raisons qui avaient alors poussé à attaquer la Syrie. Dans la conscience collective des Israéliens de l’époque, la Syrie était perçue comme une menace sérieuse pour la sécurité, à l’origine d’agressions constantes contre les habitants du nord du pays. Mais d’après Dayan c’était une vaste blague. La Syrie n’était pas une menace pour Israël avant 1967. " Oublions ça ", répondit-il à une question sur les kibboutz du nord. " Je sais comment au moins 80 % des incidents avec la Syrie ont commencé. On envoyait un tracteur dans la zone démilitarisée en sachant que les Syriens tireraient dessus. S’ils ne tiraient pas, nous donnions l’ordre au tracteur de s’enfoncer plus avant, jusqu’à ce que finalement les Syriens commencent à tirer. Et alors on déclenchait l’artillerie, et plus tard l’aviation... Je l’ai fait, et Itzhak Rabin l’a fait aussi quand il commandait le front nord au début des années 1960. "

Selon lui, ce qui poussait Israël à de telles provocations, c’était l’appétit de la terre, l’idée qu’on pouvait " grapiller un bout de terre et le garder jusqu’à ce que l’ennemi se lasse et nous l’abandonne ". La terre syrienne était particulièrement tentante, expliquait Dayan, car, à, la différence de Gaza et de la Cisjordanie, la population n’y était pas très dense. Il insistait dans cet interview sur le fait que l’attaque de la Syrie en 1967 n’avait pas été déclenchée pour des raisons de sécurité : "... au quatrième jour de la guerre, les Syriens n’étaient plus une menace pour nous. " Et il ajoutait que la décision avait été influencée par une délégation des habitants des kibboutz du nord venus rendre visite au Premier ministre Eshkol, et qui " n’avaient même pas tenté de dissimuler l’envie qu’ils avaient de cette terre ".

La guerre de 1967 avait permis de gagner beaucoup de terres (et d’eau) . Israël avait acquis le contrôle du plateau du Golan, de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et du Sinaï (qui devait être rendu à l’Egypte en 1982). Comme l’expliquait Dayan, le
Golan peu peuplé était une proie facile pour l’annexion . Sur ses 100 000 habitants, 90 % s’enfuirent ou furent chassés pendant la guerre, et les colonies établies là par Israël rencontrèrent peu d’opposition. Le 14 décembre 1982, la Knesset vota une loi mettant le Golan sous la législation et l’administration israéliennes, ce qui équivalait à une annexion.

Mais la Cisjordanie et la bande de Gaza posaient un tout autre problème. L’annexion pure et simple aurait transformé les Palestiniens qui y vivaient en citoyens israéliens, ce qui aurait déclenché ce que le discours politique du pays appelle " le problème démographique ", c’est-à-dire la peur de voir menacée la majorité juive. Pour surmonter cette difficulté, deux solutions différentes furent élaborées.

Le plan Alon des travaillistes, auquel j’ai fait brièvement allusion au chapitre II, consistait à annexer 30-40 % des territoires. le reste étant placé soit sous souveraineté jordanienne, soit sous une forme quelconque d’autodétermination. Dans un interview de 1983 intitulé " De nouvelles chances pour la paix ", Rabin déclarait : " J’affirme que nous sommes prêts à abandonner environ 65 % de la Cisjordanie et toute la bande de Gaza, c’est-à-dire un territoire où vit plus de 80 % de la population [palestinienne] ". Ce plan représentait, selon ses partisans, un compromis nécessaire pour éviter aussi bien l’abandon de l’ensemble des territoires occupés que le bain de sang permanent (auquel nous assistons aujourd’hui). Ils estimaient qu’il n’était pas possible de reprendre la " solution " de 1948, l’expulsion de masse, pour des raisons morales et parce que l’opinion publique mondiale ne le permettrait pas.

L’approche opposée, dont le principal avocat était Sharon et qui eut toujours la préférence des milieux militaires, postulait qu’étant donnée la supériorité israélienne, la résistance palestinienne pouvait finalement être brisée. Pour cela il fallait détruire toute forme d’organisation, toute base de pouvoir, comme Sharon le fit au Liban en 1982. Les tenants de cette solution envisageaient une version plus sophistiquée, plus acceptable, d’une solution de type " 1948 ". Il suffisait de trouver un autre Etat pour les Palestiniens. Dans les années 1980, Sharon allait répétant : ’’ L ’Etat palestinien, c’est la Jordanie ! " Les arrangements à venir devaient donc comporter le transfert du plus grand nombre possible de Palestiniens des territoires occupés. Dans l’esprit de Sharon, ce mouvement de population faisait partie d’une vision plus globale, où Israël établirait dans la région un " nouvel ordre " pour lequel la guerre du Liban faisait figure de laboratoire.

Avec Oslo, la ligne du plan Alon sembla l’emporter mais en réalité la confrontation entre les deux approches a persisté tout au long du processus : dès septembre 1993 on vit s’opposer deux tendances au sein du système politique et militaire. L’une, dirigée par Yossi Beilin, prônait la réalisation d’une version du plan Alon. Rabin était partisan de cette ligne, au début au moins : en échange de l’engagement pris par Arafat de contrôler la colère de son peuple et de garantir la sécurité d’Israël, il était prêt à accepter que l’Autorité palestinienne régisse ses enclaves sur le mode de l’autodétermination et même qu’on les baptise " Etat palestinien ".

Petit à petit, il apparaissait que l’on pouvait étendre les " zones sans Arabes " au-delà des 35 % prévus par Rabin en 1983. Comme on l’a vu, les Palestiniens étaient déjà dépossédés de la moitié de leurs terres, devenues " terres d’Etat ", zones de sécurité et " réserves de terres pour les colonies " . Dans les milieux travaillistes on désignait Oslo comme un " plan Alon étendu " (c’est-à-dire davantage de terres pour Israël) et on semblait s’en contenter.

Mais l’autre pôle ne voulait même pas en entendre parler. C’était surtout patent dans les milieux militaires, dont le porte-parole le plus bruyant était le chef d’état-major, Ehud Barak. L’autre force d’opposition était évidemment Sharon et l’extrême droite, qui étaient opposés à Oslo dès le début. Cette convergence des milieux militaires et de l’extrême droite n’a rien d’étonnant : Sharon, le dernier de la " génération de 1948 " était une figure légendaire dans l’armée et beaucoup de généraux, on l’a vu, étaient ses disciples.

A la veille des accords d’Oslo, la société israélienne était lasse des guerres. Les combats pour la terre et les ressources naturelles semblaient appartenir au passé. La majorité des Israéliens considéraient que la " guerre d’indépendance " de 1948, avec ses conséquences terribles pour les Palestiniens, avait été nécessaire pour fonder un état pour les juifs, hantés par la mémoire du génocide nazi. Mais maintenant que cet état existait, ils avaient envie de vivre normalement avec ce qu’ils avaient. Cependant, dans l’armée et parmi les " généraux politiques ", l’idéologie de la rédemption de la terre n’avait pas disparu. Dans leur esprit, la tentative de Sharon pour mettre les Palestiniens à genoux et imposer un " ordre régional nouveau " avait échoué au Liban en 1982 à cause de la faiblesse d’une société israélienne trop choyée.
(Aujourd’hui, avec la nouvelle philosophie de la guerre élaborée en Irak, au Kosovo et en Afghanistan, les mêmes considèrent que la supériorité israélienne massive, en particulier aérienne, peut permettre de gagner cette bataille dans l’avenir.)

Sharon étant dans l’opposition au moment d’Oslo, Barak participa aux négociations en tant que chef d’état-major et il joua un rôle crucial dans la formulation des accords et la détermination de l’attitude envers l’Autorité palestinienne. Je citerai ici un article que j’ai publié en février 1994, car il reflète ce que n’importe qui sachant lire pouvait voir dans les médias israéliens de l’époque. " Depuis le début on peut identifier deux conceptions sous-jacentes au processus d’Oslo. La première est que ce processus peut réduire le coût de l’occupation grâce à un régime palestinien fantoche, avec Arafat dans le rôle du policier en chef responsable de la sécurité d’Israël. L’autre est que le processus doit déboucher sur l’écroulement d’Arafat et de l’OLP. L’humiliation d’Arafat, sa capitulation de plus en plus flagrante conduiront progressivement à la perte de son soutien populaire. L’OLP va s’effondrer ou succomber à des luttes internes. La société palestinienne va ainsi perdre sa direction politique et ses institutions, ce qui constituera un succès car il faudra du temps aux Palestiniens pour se réorganiser. Et il sera plus facile de justifier la pire oppression quand l’ennemi sera une organisation islamisme fanatique.

Le conflit entre ces deux lignes n’est pas encore tranché mais pour le moment c’est la seconde qui semble l’emporter : pour défendre la première, il aurait fallu renforcer la position d’Arafat, avec au moins quelques concessions pour améliorer son soutien populaire, au lieu d’adopter cette politique faite d’humiliations et de promesses non tenues. " Pourtant, le scénario de l’écroulement de l’Autorité palestinienne ne s’est pas réalisé. Les Palestiniens ont eu recours une fois de plus à leur merveilleuse stratégie, le soumoud, qui consiste à s’accrocher à la terre, à faire le dos rond pour résister à la pression. Dès le début, la direction du Hamas et d’autres attiraient l’attention sur le fait qu’Israël poussait les Palestiniens à une guerre civile où la nation s’immolerait elle-même. Toutes les tendances de la société ont serré les coudes pour éviter ce danger, pour calmer les différends quand ils dégénéraient en conflits armés. Et malgré la tyrannie d’Arafat, les Palestiniens ont réussi à mettre sur pied quantité d’institutions et d’infrastructures. L’Autorité palestinienne ne se réduit pas à des dirigeants corrompus et à des organismes de sécurité. Le Conseil législatif élu constitue malgré des entraves de tous ordres un cadre représentatif qui peut servir de base à des institutions démocratiques dans l’avenir. Donc, pour ceux dont le but était la destruction de l’identité palestinienne, première étape de la rédemption de la terre, Oslo est un échec.

En 1999, l’armée est revenue au pouvoir avec Barak puis Sharon - qui veillèrent ensemble, lors des élections de 2001, à ce qu’aucune candidature civile ne surgisse. La voie était libre pour rectifier ce qui constitue pour eux la fatale erreur d’Oslo. On l’a vu, il fallait d’abord convaincre la société israélienne gâtée que les Palestiniens ne voulaient pas la paix et menaçaient l ’existence même de l’Etat d ’Israël. Sharon seul n’y serait pas parvenu mais Barak y a réussi grâce au truquage de " l’offre généreuse de Camp David ". Et maintenant, après une année d’épouvantables attentats contre des civils, de propagande massive et de mensonges, Sharon et l’armée pensent que rien ne peut plus les arrêter dans l’exécution de leur plan.

Mais pourquoi est-il si urgent pour eux d’en finir avec Arafat ? L’ancien chef du Mossad, Shabtai Shavit, qui n’est plus lié par l’obligation de réserve, explique ouvertement que " le créneau que Bush a ouvert à Sharon " devait être exploité immédiatement. " Pendant ses quelque trente ans au pouvoir, il [Arafat] a réussi à obtenir de vrais résultats dans le domaine de la politique internationale. Il a reçu le prix Nobel de la paix et d’un simple coup de téléphone il peut obtenir un rendez-vous avec n’importe quel dirigeant dans le monde. Dans le paysage palestinien, personne d’autre n’a la même pointure internationale. S’ils [les Palestiniensl perdent cet atout, ce sera un grand succès pour nous. La question palestinienne sortira des préoccupations de la communauté internationale. " (entretien publié dans le supplément hebdomadaire de Yediot Aharonot, 7 décembre 2001)

Tel est le but de l’armée : faire en sorte que la question palestinienne sorte de l’horizon de la communauté internationale pour que le nettoyage ethnique puisse se faire tranquillement. On échappera difficilement à, la conclusion qu’après trente-cinq ans d’occupation, les deux options en concurrence dans l ’appareil d ’Etat israélien sont encore exactement celles qui avaient été définies par la " génération de 1948 " : l’apartheid (le plan Alon ) ou le transfert de population (le plan Sharon). Ceux qui poussent à détruire les bases de l’accord d’Oslo pensent qu’à la faveur d’une escalade régionale, la solution du transfert pourra être mise en oeuvre.


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