Middle East Watch
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avril 2017


Bil’in, cinq ans de résistance au mur

L’Orient Le Jour

22 février 2010, par Sophie Janel


Vendredi 19 février. Le soleil brille au-dessus du village de Bil’in, dans les territoires palestiniens occupés. Sur les toits des maisons, des enfants agitent des drapeaux palestiniens. À l’ombre de son keffieh rouge et blanc, lunettes de vue sur le nez, Amjed explique que « tous les vendredis, nous manifestons pour dénoncer le mur, mais aussi les colonies illégales et les actions de l’armée israélienne contre les Palestiniens ». En face de lui, deux affiches habillent une maison. L’une fait référence à Bassem, un Palestinien décédé l’an dernier lors d’une des manifestations hebdomadaires. Depuis le début du mouvement, une vingtaine de personnes sont décédées sur-le-champ. Sur l’autre, neuf portraits de prisonniers membres du comité de coordination de la résistance populaire. Parmi eux, Abdallah Abu Rahmah, leader du mouvement de Bil’in arrêté le 10 décembre dernier. Pour le cinquième anniversaire de ce mouvement de résistance pacifiste, tout le gratin politique s’est réuni à Bil’in. Outre Salam Fayyad, le Premier ministre palestinien, le maire de Genève (Suisse) a également fait le déplacement. Sur une petite estrade disposée sur la place du village, Rémy Pagani s’est déclaré « honoré d’être ici (à Bil’in, NDLR) parce que les Palestiniens se battent pour une cause juste selon les règles que le monde se donnait pour défendre les droits humains et les droits de protéger les populations civiles dans les guerres et en cas d’occupation. Les conventions de Genève sont les règles principales du droit international, et c’est largement en ce basant sur ces conventions que la Cour internationale de justice a dit (le 9 juillet 2004, NDLR) clairement que le mur contre lequel vous vous battez est illégal ». Son discours terminé, la fanfare commence. Dans une ambiance bon enfant, les quelque 2 000 manifestants se dirigent vers le barrage. Des manifestants qui ont enregistré une victoire le 10 février quand, deux ans et demi après la décision de la Haute Cour israélienne ordonnant à l’État de rendre la terre aux paysans palestiniens, Israël a entamé des travaux pour modifier le tracé du mur de Cisjordanie près de Bil’in. Environ 150 000 m2 de terres du village demeureront toutefois du côté israélien. Dans la foule, Evan, un Israélien, se sent « responsable de la situation. J’ai servi l’armée, je suis citoyen israélien. Je fais partie de ce pays qui occupe ces territoires. Une occupation qui fait que les gens vivent dans des ghettos. C’est pour ça que je veux participer à cette manifestation ». Avital, son amie, israélienne également, explique « qu’en tant qu’israéliens, nous avons beaucoup de privilèges, c’est facile pour nous de vivre sans réaliser ce qui se passe. Il est très important pour nous de venir ici et de montrer que c’est aussi notre lutte. Toutes ces injustices sont faites en notre nom, soi-disant pour rendre nos vies meilleures. En venant ici, nous montrons qu’on ne veut pas de ces bénéfices au détriment d’autres populations ». Selon l’ONG israélienne « Against the Wall » (Contre le mur), quelque 300 Israéliens participaient à cette marche hebdomadaire. Installée sous un olivier, Christine, une touriste allemande, regarde le cortège descendre la colline. « Je pense que je vais rester ici. C’est la première fois que je viens et j’ai entendu dire que cela pouvait être assez violent. Je ne vais pas trop m’approcher. » En bas, quelques manifestants, le visage de la plupart couvert de keffieh, passent un premier barrage jaune et abattent en une dizaine de minutes un grillage israélien qui longe une route réservée aux colons. Certains jettent des pierres en direction des soldats israéliens. D’autres, plus téméraires, vont planter des drapeaux palestiniens sur les postes de l’armée israélienne qui ne tarde pas à réagir. Le tout sous l’œil de nombreux journalistes, caméramans et photographes. Alors qu’un mouvement de repli s’engage, la foule est arrosée de « skunk gas », un liquide nauséabond. Vêtements, peau, cheveux, l’odeur s’imprègne partout et mettra quelques jours à disparaître totalement. Puis le ciel se met à siffler. Comme toutes les semaines, des grenades lacrymogènes pleuvent sur les protestataires. Rapidement, un nuage blanc fait office de ciel. Le nez, les yeux et la gorge sont pris. Paniqués, de nombreux manifestants sont atteints de malaises. Les ambulanciers de PMRS (Palestinian Medical Relief Society) prennent le relais. La manifestation se dissipe relativement rapidement, même si certains continuent à envoyer des cailloux ou à s’approcher de la zone, protégés par des masques à gaz et armés de drapeaux nationaux. Dans le bus qui rentre vers Ramallah, Marie, une Française étudiante en droit international à Lyon, explique être « venue ici avec un regard neutre. Mais (elle) ne comprend pas l’intérêt d’aller se faire gazer toutes les semaines. Ce n’est pas si pacifique que ça quand même. Et cela ne va pas résoudre le problème ». Agnès, une humanitaire vivant à Ramallah et empestant le putois, n’est pas tout à fait d’accord : « Ils ont quand même réussi à faire reculer le tracé du mur ! » lâche-t-elle.

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