Middle East Watch
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avril 2017


"Antisémitisme" : qui veut la peau de Pascal Boniface ?

Rue 89

3 février 2009, par Guillaume Weill-Raynal


Pascal Boniface : antisémite ! A défaut de reposer sur le moindre élément concret, l’accusation a au moins le mérite de la constance. Comme si la répétition inlassable d’une assertion sans fondement pouvait combler le vide du dossier d’un procès en diabolisation instruit depuis plusieurs années.

Voilà en effet bientôt huit ans que le directeur de l’Iris (Institut de recherches internationales et stratégiques) fait l’objet de l’accusation récurrente d’antisémitisme. Périodiquement, ressort une nouvelle "affaire Boniface" ; reposant à chaque fois sur des éléments à charge pour le moins ténus. Mais la réputation sulfureuse de l’intéressé, soigneusement entretenue par tant de "précédents", garantit la permanence du préjugé chez ceux qui ne demandent qu’à être convaincus d’avance. Car un petit groupe, obsessionnel et acharné, s’est, en effet, juré d’avoir sa peau.

Dernier épisode en date, celui du Salon du livre d’Alger, dont il était l’invité à l’automne dernier. Lors d’une table ronde tenue le 3 novembre, un journaliste algérien l’interroge sur l’existence, en France, d’un "lobby juif". Le directeur de l’Iris récuse aussitôt l’existence d’un tel lobby, soulignant, bien au contraire, la diversité des sensibilités et des opinions au sein de la communauté juive française, notamment au sujet du Proche-Orient.

Dans la suite du débat, Pascal Boniface évoque, pour les critiquer, les positions sur l’islam, les musulmans et l’islamisme exprimées par des personnalités telles que Bernard-Henri Lévy, Philippe Val et Mohamed Sifaoui. Rien de très nouveau sous le soleil, donc.

Un lobby arabe

Mais le 5 novembre, le quotidien El Khabar rend compte de ce débat de manière quelque peu déformée, et rapporte que Pascal Boniface aurait dénoncé l’existence, en France, de "campagnes hostiles à l’islam commanditées par des intellectuels et des journalistes tels que Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et Philippe Val" et qu’il aurait regretté "l’absence d’un lobby arabe ou musulman en Occident, capable de défendre son image à l’instar du lobby juif".

Ce compte rendu très particulier est relayé, dès le lendemain, par le site Mediarabe.info, puis, deux semaines après, par le site de l’UPJF (Union des patrons et professionnels juifs de France). L’article intitulé "Pascal Boniface attaque les intellectuels juifs depuis Alger", tient pour acquise la version des faits et des propos tels que rapportés par El Khabar :

"Boniface est resté Boniface, il vient de le prouver en réitérant ses propos contre les Juifs."

Et conclut d’un péremptoire "le Bonifacisme ne passera pas". Aucun de ces deux médias n’a pris soin, bien entendu, de demander à l’intéressé s’il confirmait ou démentait de tels propos, alors même qu’aucun autre média présent lors de cette table ronde n’avait rapporté que Pascal Boniface les eût prononcés, et que Mediarabe.info avait lui-même, auparavant, mis en garde ses lecteurs contre El Khabar "lamentablement discrédité" par la "médiocrité et la légèreté de ses analyses".

Mais chacun, depuis, y est allé de son article. Le site Causeur.fr, animé par la journaliste Elisabeth Lévy, a consacré un premier papier à l’"affaire", intitulé "Le lobby juif, voilà l’ennemi !" Pascal Boniface a envoyé un droit de réponse, qu’Elisabeth Lévy a refusé de publier… mais en se payant elle-même le luxe d’y répondre par un nouvel article au vitriol :

"Boniface qui mal y pense. Les journalistes auraient déformé ses propos. Les salauds !"

Ou comment instruire un procès uniquement à charge en faisant soi-même les questions et les réponses.

L’hebdomadaire Actualité Juive a consacré deux articles à l’affaire, citant le démenti du directeur de l’Iris mais habilement construits dans un sens défavorable à ce dernier. Mohamed Sifaoui y a consacré deux billets sur son blog :

"[Boniface] surfe sur une ligne qui se situe à la limite de l’antisémitisme non avoué et non assumé (…) Gollnisch, Dieudonné ou Jean-Marie Le Pen ne disent pas, hormis sur les questions liées au négationnisme et au révisionnisme, des choses très différentes."

Dans Charlie Hebdo, Philippe Val a exprimé son impatience de voir Pascal Boniface exiger un droit de réponse et assigner les journaux algériens. Façon de passer sous silence ceux que les médias français avaient refusé de publier.

La réputation de Pascal Boniface

Enfin, le site Mediarabe.info est revenu sur l’affaire pour reproduire un autre compte-rendu de la réunion d’Alger, publié par Le Jour d’Algérie, rapportant, parait-il, des propos tenus par Pascal Boniface, "similaires (à ceux rapportés par El Khabar), à quelques nuances près". A quelques nuances près, en effet : jamais l’intéressé n’y prononce le mot lobby juif, et Le jour d’Algérie note très justement qu’"il refuse la théorie du complot juif".

Qu’a donc fait Pascal Boniface pour mériter une telle réputation ? En 2001, le directeur de l’IRIS avait adressé à la direction du Parti socialiste une note interne dans laquelle il s’interrogeait sur la difficulté à exprimer une critique rationnelle de la politique d’Israël à l’égard des Palestiniens. La formulation de cette note pouvait laisser planer le soupçon d’un opportunisme électoral en direction de la communauté arabo-musulmane au détriment de la communauté juive.

L’historien Elie Barnavi, qui était alors ambassadeur d’Israël en France, avait été le premier à s’en alarmer. Depuis, toute ambiguïté aurait dû être levée. Pascal Boniface a dit et redit que sa note mettait précisément en garde contre le danger de penser le conflit en fonction des communautés en présence et non des principes du droit.

Il a, surtout, multiplié les initiatives par des livres, des articles et des colloques, destinées à faire se rencontrer et se parler ceux "qui critiquent Israël" et ceux qui le défendent. Car loin de constituer une provocation en forme de litote, le titre de son livre "Est-il permis de critiquer Israël ?" (un "pamphlet", selon certains) ne faisait que réaffirmer la croyance dans les vertus du débat et de la confrontation d’idées pour aider à l’évolution vers une coexistence pacifique de deux états, israélien et palestinien, au Proche-Orient.

Ce dernier épisode du Salon du livre d’Alger constitue-t-il une crise d’"interprétationite" malencontreuse à forme paranoïde, ou un "coup monté" ? Deux indices font pencher pour la seconde hypothèse. Car si Boniface est bien, "l’homme à faire taire", c’est précisément en raison du caractère modéré de ses positions sur le conflit du Proche-Orient, qui ne les rend que plus dangereuses pour les extrémistes de tout poil.

S’il était véritablement antisémite, on lui foutrait la paix. Mais, hélas, il ne l’est pas. Version actualisée du « qui veut noyer son chien… ». Mais surtout, cette affaire avait été précédée d’une première tentative, plus grossière, donc plus visible, mais étrangement similaire En décembre 2005, un responsable du CRIF avait informé Pascal Boniface qu’un « coup » se préparait contre lui et qu’il tenait à l’en avertir, se disant « révulsé » par de pareilles méthodes.

L’opération Balkans Infos

Une obscure revue, "Balkans Infos", vendue sur abonnement à 700 exemplaires, prêtait à Pascal Boniface des propos foncièrement antisémites prétendument tenus en octobre 2005, lors d’un colloque réunissant plusieurs centaines de personnes. Le caractère très confidentiel de la diffusion de cette revue pouvait laisser penser qu’aucune procédure en diffamation ne serait engagée dans le très court délai de trois mois après lequel le droit de la presse prévoit qu’aucune poursuite n’est plus possible. Et après lequel, donc, il aurait été possible de citer l’article en question pour nourrir de nouveaux articles. En toute impunité.

Après moult péripéties, l’auteur de cet article, bien en peine d’apporter le moindre commencement de preuves à ses allégations, a été reconnu coupable de diffamation, en juillet 2008, par le Tribunal correctionnel. En novembre de la même année, l’affaire du Salon d’Alger démarrait…


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