Middle East Watch
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avril 2017


1948 ne fut que le premier chapitre

Article paru dans Le Monde du 08.01.06

janvier 2006, par Sylvain Cypel


La scène se passe en février 1982. La paix avec l’Egypte a quatre ans. Ministre de la défense d’un gouvernement dirigé par Menahem Begin, leader historique de la droite nationaliste, Ariel Sharon est en visite au Caire. Comme à chaque déplacement, Shimon Shiffer, chroniqueur du quotidien populaire Yediot Aharonot, est du voyage. "Chaque soir, raconte-t-il, Arik appelait sa vieille maman au village. "Comment vas-tu ? Comment vont les vaches à la ferme ? - Bien, bien", répondait-elle. Et chaque soir, elle concluait par cette même phrase : "Tu es encore chez les Arabes, mon fils ? Ne crois pas un mot de ce qu’ils te racontent..."

Ariel Sharon vient de là. De cette éducation-là, de cet enracinement dans la défiance envers un environnement arabe hostile qui a toujours marqué, à des degrés divers, la quasi-totalité de la société juive israélienne et de cette conviction ancrée que cette hostilité est, au fond, irrémédiable parce que naturelle au monde arabe. De sa personnalité complexe, foisonnante, paradoxale à souhait, on ne peut comprendre les éléments structurants ni les conflits intérieurs sans partir de là : de l’enfance et de l’adolescence du petit Ariel Scheinerman, dans une famille installée en 1922 à Kfar Malal, un mochav, un village agricole semi-collectif.

Etudiante, Vera, née Schneorov, originaire de Mohilev, en Ukraine, et Shmouel, technicien agronome de Brest-Litovsk, en Biélorussie, sont arrivés en Palestine (passée sous mandat britannique en 1919) pour échapper à une vie dont ils ne veulent plus. Pour les deux, le sionisme - la constitution du judaïsme en nation indépendante sur "la terre de Sion" - est la seule réponse possible au malheur d’être juif. Ils n’ont pas 30 ans, mais tous deux ont, dans l’enfance, connu la terreur pogromiste des années 1903-1906 dans l’empire tsariste. Connu, aussi, le ressenti de l’"être" juif en milieu hostile : l’antisémitisme diffus, la peur, la honte que génère le sentiment d’une faiblesse congénitale. S’ils sont partis vers la Palestine, c’est pour garder à jamais "la nuque roide".

La vie d’agriculteurs, chez les Scheinerman, est spartiate. Encore plus rude que chez les autres familles du village : le père est autoritaire, limite brutal et littéralement asocial. Du principe qui l’a mené en Palestine - les juifs ne doivent compter que sur eux-mêmes - Shmouel a fait un mode de vie personnel. Habité d’une méfiance obsessionnelle pour tout ce qui sort du cercle intime des "siens", son noyau familial, sa femme et ses deux enfants, Yehoudit et Ariel, il n’entretient avec les autres que des relations utilitaires.

Les Arabes de Palestine ? Un monde à ses yeux acculturé, formé d’arriérés, de menteurs, roués et incompréhensibles, qu’il méprise ; des pogromistes, équivalents locaux des moujiks de son enfance, lorsqu’ils agressent les implantations juives qui commencent à proliférer. Des gens dont il faut, en toutes circonstances, se défier, voire qu’il faut mater, car ils ne comprennent que la force.

"Ne crois pas un mot de ce que te racontent les Arabes"... Arik grandit sous ce regard-là. Ombrageux, l’enfant joue peu avec les autres. Il lui faut rentrer dès la cloche sonnée : les travaux de la ferme l’attendent. Adolescent, sa propension à l’isolement s’accentue. Il est un peu "bouboule", les jeunes du village le raillent. Sa propension à la marginalité s’affirme. Sa vie bascule à 15 ans. Il adhère à la Haganah, la milice juive travailliste du ychouv, la communauté juive de Palestine. Il a trouvé sa voie. L’arme au poing, il se sent exister. Ainsi il pourra s’affirmer, échapper à l’isolement. A 17 ans, le jeune homme est beau, altier mais plus farouche que jamais. Formé par les forces coloniales britanniques, il est, à 19 ans, chef d’une escouade de la Haganah spécialisée dans les embuscades contre les tribus bédouines. Jeune sous-officier, il est, dit son premier biographe, Ouzi Benziman, perçu comme "étrange" par ses congénères.

Etrange parce que différent : renfermé, mais toujours prêt à toutes les audaces. Doté, écrit Benziman, d’une "extraordinaire capacité d’adaptation à tous les terrains", surtout "à se repérer la nuit", il n’hésite jamais à prendre une initiative, sans forcément en référer aux supérieurs. Dès le début 1947, alors que la guerre civile point entre juifs du ychouv et Palestiniens, "il se fait un nom dans sa capacité à terroriser les Arabes". Une légende militaire va naître. Avec elle, les facettes d’une personnalité multiple.

D’un côté, un courage physique à la limite de l’inconscience lié à une audace et un goût prononcé pour l’aventure solitaire, de l’autre, un sang-froid à toute épreuve et une propension à "planifier" soigneusement ses mouvements. Toute la carrière, militaire puis politique, d’Ariel Sharon sera constituée de "coups" soudains et de plans, parfois mijotés des années à l’avance, pour lesquels il aura attendu patiemment le moment propice de les mettre en oeuvre.

Certains sont couronnés de succès, comme son retour au pouvoir ou sa mise à l’écart de Yasser Arafat. D’autres sont vains ou se concluent par de véritables fiascos politiques, comme l’invasion du Liban, en 1982, ou l’idée, lors de la deuxième Intifada, de trouver parmi les Palestiniens des notables qui accepteraient de négocier, à la place de l’Autorité palestinienne, un accord au rabais.

L’homme est un mélange détonant : adulé par ses fidèles, honni par ceux qu’il a écartés de sa route et qui voient en lui un factieux dans l’âme ; bouillant baroudeur assoiffé de coups d’éclat par instants, d’un calme imperturbable dans les moments difficiles ; capable d’une brutalité implacable envers l’adversaire - et, si nécessaire, envers ses fidèles, comme cela s’est vérifié lors du retrait de Gaza -, mais aussi d’une générosité désintéressée ; longtemps perçu par d’innombrables Israéliens comme un "manipulateur" et un "menteur" invétéré, mais au "parler franc" parfois confondant.

Il avance masqué mais, au fond, ne cache rien. La contradiction n’est qu’apparente. Du foyer familial, il a hérité une vision, des certitudes enracinées ; de son ancrage politique initial - même s’il fut un bengourioniste ultra -, il a gardé un pragmatisme à tous crins. Sharon, malgré les apparences, n’a jamais été un idéologue, mais un as de la manoeuvre, au service d’une vision.

Jamais celle-ci ne s’est exprimée aussi clairement que lors d’un entretien donné en avril 2001 à Ari Shavit, du quotidien Haaretz, peu après son accession à la tête du gouvernement. Il y dessine, à coeur ouvert, son rapport au temps et à l’espace. "La guerre d’indépendance d’Israël, explique-t-il, n’est pas terminée. 1948 ne fut que le premier chapitre. (...) Toute ma vie s’est passée dans ce conflit. (...) Combattre a été et reste la charge de ma génération. Telle sera celle des générations à venir", car "le chemin est encore très long, il exige patience et volonté, beaucoup de volonté".

Il l’a dit à de multiples reprises : "Ni moi, ni mes enfants, ni mes petits-enfants ne connaîtront la paix." Il n’y a pas réellement, pense-t-il, sur la petite "terre d’Israël", celle de la Palestine mandataire,de place pour deux nations constituées, a fortiori deux nationalismes. Toute autre idée n’est qu’un leurre. "Ne crois pas un mot de ce que te racontent les Arabes, mon fils"... Et même - surtout ? - lorsqu’ils parlent de paix, ne dors que d’un oeil, parce qu’Israël restera à jamais indésirable dans leur environnement.

De ce rapport au temps long, dont Sharon dit à Shavit qu’il "ne joue pas contre nous", découle le pragmatisme foncier. Ce qu’il faut, dit-il encore, c’est "aller de l’avant, toujours de l’avant". Tous les plans qu’il échafaudera, sa vie durant, seront marqués par cette double ambition : d’un côté, profiter de la moindre occasion pour "avancer", marquer des points, gagner, précise-t-il, "un hectare et encore un hectare" à la maîtrise israélienne sur Eretz Israël (le Grand Israël). De l’autre, faire échec au nationalisme palestinien - la seule menace qui vaille à ses yeux -, mais aussi savoir s’adapter aux circonstances changeantes, louvoyer pour garder le cap, faire un pas de côté, reculer si nécessaire pour mieux rebondir ensuite.

Un accord de paix final, ajoute-t-il, lui semble "une ambition trop prétentieuse". Sous-entendu, irréaliste et sans nécessité. Car la route est immensément longue, elle connaîtra encore mille aléas - et au bout, le plus déterminé imposera sa loi. Il n’y aura pas de place pour deux. Qui, en attendant, a besoin d’une "paix globale" ou de "frontières définitives" ?

Dans la même interview à Haaretz, il se plaint du "moral" qu’il juge insuffisant des Israéliens, éloigné des épopées historiques, des guerres de 1948 et 1967, lorsqu’un "esprit conquérant" les animait. Parfois, après avoir énoncé à satiété la nécessité de "frapper les terroristes" palestiniens, il se prend à admirer l’"obstination" des Palestiniens à s’accrocher à leur terre. A partir de 2004, il commencera à instiller l’idée d’un retrait de Gaza. On y reviendra.

Le reste, tout le reste, tient du "personnage" : d’abord un fonceur. A la manoeuvre de sang-froid comme à l’aventure, il a commencé très tôt. Le 24 mai 1948, dix jours après la naissance de l’Etat juif, durant la guerre d’indépendance, où il sert comme caporal dans les troupes d’élite travaillistes du Palmach, il cherche à s’emparer d’une gendarmerie britannique désaffectée. Piégé avec huit de ses hommes, blessé au ventre et à la jambe, il leur enjoint de traverser les lignes adverses deux par deux. Il se vide de son sang mais, jusqu’au bout, indique à l’un des ses hommes, Yaakov Bogin, qui le porte, la voie à suivre.

"Factieux" ? En 1952, Sharon veut monter sa propre unité, un commando spécialisé dans les "opérations de représailles". Commandant de la région centre, Moshé Dayan s’y oppose. Ses parachutistes, dit-il, suffisent. Sharon fait le siège de David Ben Gourion. Il monte une provocation. La nuit, des réfugiés palestiniens entrent dans le no man’s land pour prendre de l’eau dans un puits. On ne peut laisser "des terroristes" s’approcher de nos lignes, clame-t-il. Sans en référer, il organise une embuscade. Deux femmes palestiniennes sont abattues près du puits. L’armée jordanienne réplique aussitôt au mortier sur les villages israéliens avoisinants.

"Cela ne peut plus durer", tempête alors Sharon, qui, écrit Benziman, n’a pas de mots assez durs pour dénoncer les "défaitistes" qui, au gouvernement et à l’état-major, font preuve de trop de "retenue face aux Arabes". Ben Gourion accède à son souhait. La célèbre unité 101 est née, placée sous son commandement. Elle s’illustrera par de multiples agressions et "rétorsions" dont la plus célèbre reste celle de Kibya : le 12 octobre 1953, une soixantaine de villageois sont retrouvés morts dans les décombres de leurs habitations, piégées la nuit par le commando 101.

Plus tard, en 1973, le général Avraham Adan ne lui pardonnera jamais de l’avoir court-circuité, en contrevenant aux consignes de l’état-major, pour s’arroger la gloire d’avoir franchi le premier le canal de Suez, durant la guerre d’octobre, et pris à rebours les Egyptiens.

Brutal ? Les anecdotes sont innombrables. Elles concernent généralement ses ennemis, palestiniens ou arabes. L’une d’elles est parvenue aux oreilles des journalistes israéliens. Ministre, Ezer Weizmann, cheville ouvrière, avec Sharon, de la formation du Likoud, ancien chef d’état-major de l’armée de l’air et futur président de l’Etat, avait perdu un fils. Pilote de chasse, touché par un éclat d’obus de DCA durant la guerre du Kippour, le jeune homme avait un peu "disjoncté". S’étant vu retirer le permis de conduire pour conduite dangereuse, son père avait prié le ministre des transports de le lui restituer. Peu après, le jeune homme se tuait au volant. Weizmann était dévasté de culpabilité. Il assistait, effondré, aux conseils des ministres, quasi mutique. Jusqu’à ce qu’Ariel Sharon n’y tienne plus. En pleine réunion du cabinet, il se tourna vers lui. "Ça va durer encore longtemps ? Tu es une mauviette ou quoi ? Moi aussi j’ai perdu un fils. Et alors ? Il faut vivre", lui aurait-il lancé en substance. Réelle ou apocryphe, l’anecdote vaut surtout pour ce qu’elle dit de l’adhésion passionnelle que Sharon suscitait chez tant d’Israéliens : un homme dur au mal, inébranlable dans l’adversité. Elle explique, aussi, la répulsion et la honte que sa "brutalité animale" générait chez d’autres.

Doté d’une soif de vivre inextinguible, Ariel Sharon a vécu toute son existence dans un rapport de proximité récurrent avec la mort. Pas seulement comme soldat. Il avait, effectivement, perdu le fils de sa première femme, décédé enfant après avoir manipulé l’arme chargée de son père. La mère, Margalit, elle, s’était tuée dans un accident d’automobile. Sharon épousera ensuite sa soeur, Lili, dont il aura deux fils. Lili, le grand amour de sa vie, qu’il verra disparaître en 2000. Devant son ranch des abords du Néguev, il lui fera construire une sépulture privée, sur les ruines de Kafr Houdj, un village palestinien rasé après 1948...

Sharon, le chantre du Grand Israël et de la colonisation, s’émeut de chaque olivier planté sur "la terre d’Israël", mais donne son aval à la destruction de centaines d’hectares d’oliveraies et de vergers palestiniens durant la deuxième intifada, prônant brusquement le démantèlement de colonies à Gaza dont il avait lui-même largement inspiré la création, durant les années 1970-1980.

Tous les témoignages concordent : l’homme avait pris conscience de l’usure de la société israélienne pendant l’Intifada et des risques induits par la signature américaine au bas de la "feuille de route" menant à la création d’un Etat palestinien "viable". Il fallait trouver une porte de sortie, frapper un coup spectaculaire pour reprendre la main. Ce sera le retrait de Gaza. Stupéfaction générale, applaudissements nourris sur les bancs de la communauté internationale. Sharon est intronisé "man of peace", homme de paix, par George W. Bush. C’était oublier qu’Ariel Sharon, prévoyant, n’a jamais eu un seul plan dans ses tiroirs, mais toujours plusieurs, adaptés aux circonstances, changeantes par nature.

Une fois persuadé par ses proches et certains généraux de l’irréalisme d’une possible victoire politique sur les Palestiniens, restait à s’adapter, en renversant la situation à son avantage. A ressortir un plan alternatif très ancien - il date de 1978 - dans lequel les Palestiniens se voient conféré Gaza, plus 40 % à 50 % de la Cisjordanie. L’essentiel est de gérer au mieux dans la difficulté tout en gardant, toujours, l’initiative politique, tant vis-à-vis de l’adversaire palestinien que face à la communauté internationale, quitte à changer de plan plus tard, à avancer de nouveau ou à faire de nouvelles concessions territoriales si les circonstances l’exigent. L’essentiel, là encore, étant de ne pas compter sur les autres, de ne faire confiance qu’à ses propres forces, et surtout d’agir, autant que faire se peut, "unilatéralement", d’imposer "sa" solution.

Sharon, parvenu au faîte d’un pouvoir que personne en Israël ne pouvait lui contester, a-t-il changé avec le temps ? Oui et non. Ses "fondamentaux" n’ont pas bougé d’un iota. Mais une évolution politique essentielle était apparue, venue de loin. Précisément de 1982, lorsque, ministre de la défense, après les massacres perpétrés par les milices chrétiennes alliées d’Israël dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila, près de Beyrouth, il avait vu défiler des dizaines de milliers de ses compatriotes à Tel-Aviv scandant "Sharon assassin !", le président américain Ronald Reagan, lui, se désolidarisant de l’opération israélienne au pays du Cèdre. De l’échec libanais, disait son vieux complice Réouven Rivlin, le général avait "tiré deux leçons majeures : lorsqu’il est en guerre, Israël doit toujours préserver son unité nationale, et il ne peut pas se couper du soutien américain".

Militaire brillant quoiqu’indiscipliné et politicien aventureux, Ariel Sharon l’avait longtemps été. Elu à la Knesset après la guerre d’octobre 1973, il avait vilipendé Golda Meir et Moshé Dayan, ces "politicards" qui l’avaient empêché de porter un coup fatal à l’Egypte, en accédant à l’exigence américaine de desserrer le blocus de sa IIIe armée, qu’il encerclait, lui, Sharon, sur l’autre rive du canal. Dayan avait fait savoir qu’Henry Kissinger, le secrétaire d’Etat, avait menacé Israël de mettre fin au pont aérien l’approvisionnant en armes et munitions si le blocus n’était pas levé. "Certes, avait rétorqué Sharon, Kissinger avait menacé, mais il ne l’aurait jamais fait !" "Eh bien moi, avait clos Dayan, lorsque Washington me tient ce discours, je ne chercherai jamais à vérifier s’il bluffe ou non..."

Longtemps, Sharon fut celui qui était prêt à ce poker-là. Celui qui, en toutes circonstances, se croyait capable de forcer le destin. Il était "l’homme qui ne s’arrête pas au feu rouge", comme Ouzi Benziman avait titré sa biographie. Progressivement pourtant, après le fiasco libanais, il allait politiquement s’assagir, mieux tenir compte du principe de réalité. Une fois chef du gouvernement, il saura, avec beaucoup d’intelligence, habituer le département d’Etat américain à voir le rouge passer au vert. Mais jamais il ne tirera plus que de raison sur la corde. Il cherchera toujours à coller aux évolutions de sa propre population.

A vrai dire, c’est elle qui, dans la phase initiale de l’Intifada, avait collé à ce que Sharon représentait historiquement : la main de fer à l’égard des Palestiniens. Mais, l’usure des Israéliens aidant, c’est aussi Sharon qui - parce qu’Israël était en guerre - en a tenu compte, pour toujours rester en phase avec l’évolution de l’opinion. S’il n’avait pas acquis la certitude que cette dernière souhaitait désormais bien plus la "séparation" d’avec les Palestiniens que la "victoire", jamais, à n’en pas douter, il n’aurait contre ses convictions profondes ordonné l’évacuation de Gaza. D’autant que les conditions de cette évacuation lui permettaient d’asseoir dans l’opinion une conception qui, depuis toujours, l’habite, nourrit sa propre vision : l’unilatéralité dans le rapport aux Palestiniens.

Dans leur immense majorité, les Israéliens veulent désormais "divorcer" d’avec eux, se séparer, ne plus en entendre parler. Sharon, lui, était convaincu qu’ils devraient en entendre parler encore très longtemps. Mais quitte à divorcer - et comment le faire sans rendre, au moins partiellement, un territoire si densément peuplé ? -, autant que cela soit à ses propres conditions, en préservant au mieux ses intérêts, sans négocier ni passer devant le juge. Compter que sur soi-même, toujours...

Reste que le "retrait unilatéral" aura été le dernier grand acte d’"Arik, roi d’Israël", comme le désignaient ses partisans. Et que cet unilatéralisme est à double tranchant. Certes, il préserve l’essentiel de l’occupation israélienne, la construction ininterrompue du "mur de sécurité", une "cantonisation" accélérée de la Cisjordanie. Certes encore, il continue d’habituer la communauté internationale au report à d’imprévisibles calendes de l’instauration d’un "Etat palestinien viable". Mais il trace aussi une voie nouvelle : l’idée que le retrait de futurs territoires est inéluctable parce que nécessaire aux Israéliens eux-mêmes, comme l’a été celui de Gaza.

Gaza abandonné, Sharon avait fait éclater le Likoud. Son nouveau parti, il l’avait d’abord appelé Responsabilité nationale. Trois jours après, il avait changé son nom. Le parti, son parti, car il reposait entièrement sur sa stature, s’appellerait Kadima (En avant) : "Aller de l’avant, toujours de l’avant"...

Sharon aurait-il été jusqu’à un retrait général des territoires conquis en 1967 ? Tel n’était certes pas son plan. Mais si des circonstances, auxquelles il désirait par-dessus tout se soustraire, avaient imposé cette nécessité, il l’aurait fait, sans doute. Comme il avait fait évacuer le Sinaï, après s’y être vigoureusement opposé, en 1978. Comme il avait évacué Gaza en 2005 après avoir juré à Ari Shavit en 2001 que "jamais" il n’y abandonnerait la moindre colonie, "même la plus isolée". La route est encore si longue, tellement sinueuse, dans la conquête.


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